Jean-Pierre Onimus

 

 

Les histoires d’Ernest et d’Ernestine

 

- Les doudous de Marie -

 

 

 

Les doudous de Marie.. 4

L’histoire de Yeux de lune.. 14

Perdus dans la grotte.. 20

La grève des poules. 32

Comment Marie récupéra ses bijoux.. 43

L’arête de Gros Cochon Pigou.. 50

La révolte des grenouilles. 60

Comment Hamilcar sauva la vie de Marie.. 66

L’école des animaux.. 72

La charge d’Aldébaran.. 82

La fuite d’Aldébaran.. 91

 

Jean-Pierre Onimus
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Valbonne, le 2 avril 2012

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Quand le soir venait, les enfants se rassemblaient dans la grande chambre pour écouter grand-maman. Chaque soir une nouvelle histoire venait animer la basse-cour d’une ferme imaginaire. Il y avait beaucoup de personnages dans la basse-cour de cette ferme, mais le personnage principal, celui qui dirigeait tout sans en donner l’impression, était Ernestine, la cane. Même auprès d’Ernest, son canard, elle faisait en sorte qu’il eut toujours l’impression que c’était lui qui prenait les décisions ! Quant à Gros Cochon Pigou, il était suffisamment balourd pour croire tout ce qu’Ernestine pouvait lui raconter.

 

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Les doudous de Marie

 

 

Marie, la petite fille de la ferme, avait une mauvaise habitude, celle de cacher dans des endroits secrets de sa chambre les petits gâteaux qu’elle économisait sur son goûter. Mais pourquoi donc ne mangeait-elle pas tous les petits gâteaux que Restitue, sa maman, lui préparait chaque jour pour son goûter ? Peut-être était-ce pour se prémunir contre une bouffée de faim intempestive comme cela peut arriver à n’importe quel moment de la journée ou alors était-ce simplement un réflexe naturel comme celui de l’écureuil qui habitait dans le bosquet de bouleaux près de la rivière et qu’elle voyait sans cesse en train de faire des réserves pour l’hiver ou alors était-ce un simple caprice ? Par exemple on pourrait imaginer que Marie n’avait pas assez faim pour manger le gâteau du goûter, mais qu’elle ne voulait pas non plus le rendre à sa maman de peur qu’on ne lui en donne plus la prochaine fois.

Quoi qu’il en soit, Marie sélectionnait avec soin dans sa chambre les endroits secrets où elle cachait ses gâteaux : c’était facile, dans une vieille maison les cachettes abondent et elle pouvait donner libre cours à son imagination. La grande armoire par exemple regorgeait de cachettes. C’était une vieille armoire dont les étagères, toutes différentes et posées de guingois, suggéraient la diversité des aménagements que les générations successives lui avaient fait subir ! Marie en connaissait le moindre petit recoin et l’utilisait souvent comme refuge pour dissimuler ses trésors. Aussi il arrivait fréquemment que sa maman retrouve des petits gâteaux entre les piles de draps, ce qui provoquait immanquablement une gronderie.

   Mais pourquoi donc caches-tu ces gâteaux ? s’exclamait Restitue. Cela va attirer les rats dans les draps !

Ce à quoi Marie préférait ne pas répondre, se contentant de baisser la tête et se jurant de trouver d’autres cachettes la prochaine fois. C’est ainsi qu’elle s’était mise à utiliser le plancher. Il suffisait de soulever quelques lattes fourbues par l’âge pour découvrir des endroits secrets que Marie n’était sûrement pas la première à utiliser. Elle aimait d’ailleurs imaginer la vie de ces gens qui pouvaient avoir confié un trésor à ces cachettes, alors quand elle soulevait une nouvelle latte, c’était avec le secret espoir de trouver un vestige de ces vies qui l’avaient précédée. Mais, outre le plancher, l’endroit que préférait la petite fille était la cheminée dont le manteau cachait des recoins où jamais personne n’allait mettre son nez. Sa petite taille lui permettait de carrément entrer dans la cheminée et là, munie d’une lampe électrique, elle cachait son gâteau entre deux briques un peu descellées. Bien sûr elle en sortait souvent avec les cheveux noirs de suie et des tâches sur sa robe, il lui fallait alors inventer une histoire à raconter à sa maman pour expliquer ces désagréments, comme la souris qu’elle avait chassée jusque dans la cheminée ou un oisillon qui serait tombé du toit par le conduit, ses parents ayant malencontreusement fait leur nid au sommet de la souche pour profiter de l’air chaud qui en sortait l’hiver. Dans les deux cas, il s’agissait bien sûr de sauver l’animal, la souris pour lui éviter de faire son habitation dans la cheminée et risquait ainsi d’être grillée au premier feu d’automne, l’oisillon tout étourdi par sa chute pour l’aider à retrouver la vie. Une fois elle avait effectivement trouvé un oisillon en cherchant sa cachette, elle l’avait apporté à sa maman qui lui avait conseillé de le poser sur le rebord de la fenêtre, ses parents vinrent ainsi le nourrir encore quelques jours avant qu’il puisse se lancer dans son premier vol.

Une fois le gâteau caché, Marie l’oubliait complètement, définitivement. Alors les gâteaux se desséchaient lentement, laissant traîner dans la chambre un goût de sucré.

   Ta chambre a un goût de petite fille, cela va attirer l’ogre ! lui dit un jour son père qui se doutait bien de quelque chose.

   Il ne faut pas en rire, reprit sa maman, c’est une grande sottise de cacher des petits gâteaux. Ce n’est pas l’ogre que cela va attirer mais des rats !

   Mais je ne cache pas de gâteaux, répondit Marie en toute franchise.

Et c’était vrai ! Elle n’avait pas conscience de son geste. Quand elle cachait son gâteau, elle faisait cela sans y penser, comme quelque chose de nécessaire, puis elle oubliait son geste tout de suite après. C’était d’ailleurs pour cela qu’elle ne savait pas retrouver ces gâteaux cachés, elle ne se rappelait aucune des cachettes secrètes !

 

Sa maman avait raison, comme toutes les mamans d’ailleurs. C’est ainsi qu’un matin en se réveillant, Marie entendit le bruit caractéristique d’un gâteau sec qui craquait sous des dents. Elle redressa la tête et, à son grand effarement, elle vit, là, au milieu de la chambre, un gros rat qui dévorait un gâteau avec un plaisir évident. Son premier réflexe fut de pousser un cri, mais elle se retint.

   Ce n’est quand même pas un rat qui va me faire peur ! murmura-t-elle.

Elle se leva doucement, très doucement pour ne pas effrayer le rat. Elle réussit même à s’asseoir en tailleur sur le plancher juste en face de lui sans que celui-ci prenne peur. C’était un vieux rat avec de belles moustaches blanches. Son nom vint sans effort sur les lèvres de la petite fille.

   Bonjour Sammy le moustachu !

Le vieux rat aux moustaches blanches s’arrêta de grignoter son gâteau, leva la tête et considéra longuement cette petite fille assise devant lui. Cette dernière se lança alors dans une longue histoire dont le seul objectif était d’introduire le rat dans le monde privé de ses rêves.

   Je te connais, Sammy le moustachu ! Ta sagesse et ton l’intelligence sont proverbiales. Tu aimes mes gâteaux n’est-ce pas, mais comment donc en as-tu entendu parler ? C’est sans doute l’effet du commérage de Pica, la pie, qui ne sait pas tenir sa langue et adore jacasser à tout va la moindre information qu’elle peut glaner. Elle connaît mes cachettes bien mieux que moi, elle vient dans la chambre quand la fenêtre est ouverte et elle aussi semble apprécier mes gâteaux. D’ailleurs je suis devenue son amie, elle n’a plus peur de moi : j’ai même le droit de caresser les longues plumes de sa queue. Tu sais, je m’en fiche qu’elle mange mes gâteaux, de toute façon ils sont bien trop secs. Le seul ennui avec cette pie est qu’elle réussit à chaque visite dans ma chambre à emporter un de mes bijoux ! Pourtant je les cache bien, tellement bien même que souvent je ne sais plus où ils sont, tout comme les gâteaux ! Mais Pica sait les trouver, je ne sais pas comment elle fait, elle doit avoir un don pour le jeu de cache-cache ! Si elle me les rendait après les avoir trouvés, elle serait parfaite, mais non, elle préfère s’envoler avec. C’est dommage parce que j’adore les bijoux, peut-être avons-nous les mêmes goûts ! J’ai bien essayé de grimper dans l’arbre où elle a construit son nid, je suis sûre que tous les bijoux qu’elle m’a volés sont là-haut, mais c’est un immense peuplier, bien trop grand pour que je puisse arriver jusqu’au nid. Alors Sammy le moustachu, que me conseilles-tu pour obtenir de cette pie qu’elle me rapporte mes bijoux ?

Le rat l’écoutait sans bouger tout en surveillant chacun de ses gestes. « On n’est jamais trop prudent » devait-il se dire, prêt à décamper. Petit à petit il prit confiance, cette petite fille ne semblait pas présenter un danger imminent, elle n’était pas comme ces humains qui prennent des attitudes offensées et souvent se mettent à crier dès qu’on se montre à eux. Non ! Décidément cette petite fille avait un air ouvert, presque attachant, qui donnait envie d’être son ami. Aussi quand Marie tendit la main pour lui caresser doucement la tête, il se laissa faire et même ronronna presque de plaisir.

   Tu ronronnes comme Hamilcar, murmura-t-elle en souriant. Tu es un adorable vieux rat !

C’est alors que le rat se mit à parler. Il ne disait rien bien sûr, les rats ne savent pas parler, comme tous les animaux d’ailleurs, mais Marie comprenait ce qu’il voulait dire.

Il faut dire que Marie avait un don pour comprendre les animaux, pas tous les animaux quand même, seulement ceux auxquels elle donnait un nom. A son ami vétérinaire qui s’étonnait, jaloux de cette capacité, elle répondait :

   Il faut regarder leurs yeux, le moindre frémissement de leur corps, un geste de la patte, la façon dont ils acceptent la caresse, il y a pleins de signes finalement qui parlent !

   Hum !… Tu imagines communiquer avec l’animal, mais en fait c’est toi qui écrit l’histoire. Tu utilises ces signes que tu crois voir pour ton usage personnel, tu introduis l’animal dans ton monde privé en lui donnant une parcelle de conscience. Le nom que tu lui attribues, comme Sammy le moustachu pour ce rat, le fait entrer définitivement dans ces histoires sans fin que tu écris sans les écrire.

   C’est compliqué ce que vous dites, je n’y comprends rien ! Il ne faut pas chercher à tout expliquer, cela réduit l’horizon, il n’y a plus de perspectives, tout devient étroit. Je déteste la science qui cherche toujours à réduire !

En général la discussion s’arrêtait là.

 

Ce que répondit Sammy le moustachu à Marie, après qu’elle l’eut comparé à un chat qui ronronne, ne sera pas traduit en langage clair, mais ce qui est sûr c’est que cela provoqua chez la petite fille un grand éclat de rire. On aurait pu penser que le rat prendrait peur, mais non, il sembla rire avec elle.

   Je sais ce qu’on va faire, s’écria alors Marie. En récompense de ta plaisanterie, je vais t’offrir un œuf. Je vais le faire cuire, ce sera plus facile pour le manger.

Le rat fit alors une moue que Marie interpréta tout de suite.

   Bon d’accord, tu les aimes les œufs coques ! Excuse-moi, j’avais oublié.

Et elle s’empressa d’aller chercher un œuf dans le poulailler. Après l’avoir posé sur une belle assiette décorée de fleurs bleues, elle regagna sa chambre. Le rat était toujours là et quand il vit l’assiette bleue, il commença à se trémousser d’envie. Vraiment cet œuf tombait à point pour accompagner le gâteau qu’il terminait de grignoter !

   Voilà ! dit Marie en posant l’assiette sous son nez. Tu es servi comme un prince dans une belle assiette avec des fleurs bleues.

Ce que Marie se demandait, c’était comment Sammy le moustachu allait bien pouvoir se débrouiller avec son œuf ? Il disait aimer les œufs coques, il devait donc bien savoir comment les casser. Peut-être allait-il soulever l’œuf avec ses pattes et le laisser retomber jusqu’à ce qu’il se casse ? C’était d’ailleurs à cause de cela qu’elle avait choisi la grande assiette bleue, peut-être n’en mettrait-il pas trop à côté. Elle imaginait déjà le jaune s’étalant partout sur le plancher !

Mais Sammy le moustachu était quelqu’un de bien élevé. Il s’accroupit devant l’assiette et, tenant l’œuf dans ses pattes de devant, il fit craquer un petit morceau de coquille avec ses longues incisives. Un petit trou lui suffit et il se contenta ensuite d’aspirer tout le contenu de l’œuf. Cette technique plut tellement à Marie qu’elle s’empressa de l’imiter. Elle réussit même à l’améliorer en utilisant une paille, ce qui permettait d’aspirer juste le jaune.

Ainsi Sammy le moustachu devint un ami de Marie au même titre qu’Ernestine, la cane, Ernest, le canard, Gros Cochon Pigou et tous les autres animaux qui faisaient partie de son cercle favori.

Seule Restitue émit des réserves : voir sa fille acoquinée avec un rat ne lui plaisait pas du tout ! Les rats génèrent toujours un effroi instinctif chez l’homme, cela vient sans doute des grandes pestes qui ont ravagé l’espèce humaine à certaines époques, des pestes propagées par les rats à leur corps défendant. Comme la plupart des gens, Restitue avait ce dégoût inconscient envers tout ce qui touche la population ratière, aussi elle n’attendait que l’occasion pour se débarrasser de ce nouvel ami de sa fille. Mais attraper un rat n’est pas simple : elle ne pouvait pas mettre de piège, sa fille en aurait immédiatement compris le but ; il n’était pas non plus question d’épandre de grains empoisonnés dans la chambre, ni de tirer un coup de fusil. Alors elle n’eut de cesse de convaincre Marie de la nocivité des rats et de la nécessité de s’en débarrasser. Mais celle-ci défendit son Sammy le moustachu de toutes ses forces :

   D’abord le vétérinaire m’a dit que c’était les puces des rats qui pouvaient transmettre la peste, le rat lui-même n’y est pour rien, le pauvre ! Et puis Sammy  n’a pas de puce, il est très propre. Regarde sa fourrure est d’un beau brun soyeux sauf le ventre qui est tout blanc, même sa longue queue a des poils ! Je l’aime mieux que Trottemenue, la petite souris, il a des yeux qui pétillent d’intelligence, je suis sûre qu’il comprend ce que je lui dis. De toute façon il n’a pas besoin d’aller dans les égouts pour se nourrir, je lui donne un œuf coque chaque matin pour son petit-déjeuner !

   En plus il nous coûte un œuf par jour ! Si je l’attrape un jour, je le jette dans la rivière et on n’en parlera plus, menaça Restitue.

 

Curieusement aucun autre rat ne chercha à suivre Sammy le moustachu dans la chambre de Marie. Pourtant le bruit s’était répandu dans le petit monde de la ferme et même au-delà qu’il y avait dans la chambre de Marie des gâteaux à volonté et même parfois un œuf coque, mais Sammy sut en défendre l’accès, il était assez fort pour cela. A moins que ce ne fut simplement la peur du chat.

Il faut dire que Hamilcar avait ses habitudes dans la chambre de Marie. Chaque soir il montait avec la petite fille et attendait patiemment que celle-ci soit couchée. Alors c’était le délice : il se lovait contre elle cherchant l’endroit le plus chaud, il l’aidait alors à s’endormir en la berçant de son ronronnement, un ronronnement qu’il s’appliquait à rendre le plus doux possible. Oui ! Il prenait son rôle de doudou chat très au sérieux !

L’arrivée de Sammy le moustachu n’inquiéta guère Hamilcar. Il avait la triste apparence d’un vieux rat affamé qui venait quémander sa nourriture. Sa première impression fut de la pitié : comment pouvait-on se contenter de vieux gâteaux tout secs quand lui, lui, le chat de la maison, était sûr chaque matin d’avoir sa pâtée accompagnée d’un bol de lait tiède. D’ailleurs Hamilcar avait le plus profond mépris pour les gâteaux de Marie et trouvait assez ridicule cette habitude de les cacher dans les endroits les plus improbables.

Pourtant cela se gâta quand Marie offrit un œuf au rat. Déjà ce rat de malheur, un miséreux, se permettait l’accès au saint des saints, la chambre de Marie, pour manger des gâteaux trop secs et voilà que maintenant il se voyait offrir un œuf coque ! Et les œufs coques, Hamilcar adorait. Pourtant il n’y avait pas droit et la punition s’il s’aventurait à en dérober un dans le poulailler était sévère. En général cela consistait en une bonne tape sur le dos mais pouvait parfois être  une interdiction d’accès à la chambre de Marie, une détestable punition pour notre gros chat noir qui se trouvait alors privé de ronronner !

Mais le pire pour Hamilcar fut atteint quand Marie réussit une première caresse en posant son doigt sur la tête de Sammy. A cette vue, Hamilcar se hérissa et un miaulement sauvage gronda au fond de sa gorge. Manifestement ce rat devenait un concurrent, c’était inadmissible ! Il pensa à se plaindre auprès d’Ernestine, tout le monde allait se plaindre auprès d’Ernestine quand quelque chose allait mal, mais il réfléchit que cela pourrait donner des idées à d’autres pour lui disputer sa place de doudou chat auprès de Marie. Jusqu’à maintenant il avait réussi à garder sa position de doudou chat secrète, personne ne savait sauf Ernestine qui savait toujours tout. Il n’avait pas peur d’Ernestine, la cane ne revendiquerait jamais une place de doudou canard auprès de Marie, de toute façon elle ne savait pas ronronner ! Par contre il avait peur qu’on fasse appel au chien pour traiter ce problème de rat. L’impensable serait d’arriver un soir et de trouver Médor déjà installé à sa place sur le lit ! Un cauchemar que Hamilcar ne pouvait même pas envisager ! Non ! Décidément personne ne devait connaître la présence d’un rat dans la chambre de la petite fille, surtout pas le chien ! Il devait traiter ce problème tout seul. Evidemment il aurait pu tout simplement croquer cette sale bête ! C’était d’ailleurs ce qu’attendait Restitue. Mais d’abord c’était un gros rat et Hamilcar n’avait pas l’habitude de se mesurer à des bêtes aussi grosses, ensuite s’il réussissait une telle action, il savait bien qu’il ne serait plus jamais doudou chat auprès de la petite fille. Impensable pour ce bon gros chat qui aimait tant ses aises !

En fait le problème fut vite résolu et ce fut sur l’initiative de Marie, elle-même. Un soir, avant de se coucher, elle attrapa Sammy et le posa sur un côté du lit, puis elle fit de même avec Hamilcar. Ce dernier commença à sortir ses griffes mais sa colère se calma vite. Il conservait son statut de doudou chat et, après tout, n’était-ce pas l’essentiel même s’il devait désormais partager ce statut avec Sammy le moustachu ? Quant à Marie, ses nuits se peuplèrent de rêves nouveaux apportés par ses deux doudous nichés contre elle !

La plus surprise fut Restitue le lendemain matin quand elle monta dans la chambre pour réveiller sa fille. Tout contre Marie, le chat et le rat dormaient, enlacés ensemble, comme deux bons amis. Si le rat avait été seul, c’est sûr qu’elle l’aurait attrapé et jeté par la fenêtre sans tenir compte des protestations de sa fille, mais de le voir dormir tranquillement dans les pattes du chat était tellement étonnant qu’elle ne sut que faire. C’est ainsi que Marie garda l’autorisation d’avoir Sammy le moustachu et Hamilcar comme doudous dans son lit, le soir, pour s’endormir.

 

Les doudous ne servent qu’à aider les enfants à s’endormir disent certains, d’autres trouvent risibles ces morceaux de peluche qui encombrent le lit et ont tendance à se salir jusqu’au point qu’il faut les mettre dans la machine à laver d’où ils ressortent encore plus délabrés. Les doudous de Marie n’étaient rien de tout cela, les doudous de Marie se lavaient tous les jours, ils passaient même une bonne partie de la journée à se lécher comme si le privilège d’être doudou nécessitait d’avoir la plus belle fourrure qui soit. Mais surtout les doudous de Marie avaient chacun une personnalité propre. « C’est comme s’ils avaient un peu de conscience ! » osait-elle parfois dire à son ami le vétérinaire.

Ce vétérinaire était un amoureux de la nature et il avait découvert en Marie une sensibilité à ces choses qui font la vie. Il aimait sa façon de voir la nature autour d’elle, il appréciait son art de faire vivre cette nature avec des histoires qui ne se terminaient jamais. Ces échanges qu’il aimait avoir avec cette étrange petite fille le ramenaient aux rêves de son enfance. C’était grâce à elle qu’il découvrait ce don offert à l’homme de pouvoir apprécier, dans son immense diversité, la merveilleuse beauté de la nature comme sa tragique absurdité. Il lui parlait souvent de cette frontière délicate où l'homme conscient affronte l'homme animal. Son leitmotiv était : « Nous sommes observateurs et l'univers n'existe que par notre observation. »

   S’ils ont un peu de conscience, c’est parce que tu choisis des doudous intelligents, lui rétorqua-t-il un jour où elle insistait particulièrement sur la personnalité de ses doudous. La conscience émerge d’un trop plein d’intelligence, c’est ce qui est arrivé à l’homme ! C’est ce qui arrive sans doute partiellement à certains animaux. En attribuant à Sammy le moustachu et à Hamilcar le statut de doudous, peut-être contribues-tu à faire émerger dans leur cerveau réduit des premiers éclats de conscience !

   Mais comment la conscience peut-elle émerger ? demanda Marie qui était à l’âge des questions. Et d’abord à quoi peut-elle bien servir dans la vie ?

   Ah ! C’est la bonne question ! La conscience n’a aucune utilité biologique, tout comme ce que l’homme appelle l’amour. Seul le désir sexuel importe pour la survie de l’espèce. En fait, je crois que la conscience n’est pas le fruit de l’évolution naturelle, elle est arrivée par hasard comme une conséquence du développement de l’intelligence qui, elle, a été essentielle dans l’expansion fantastique de l’espèce humaine sur la terre.

Le regard que lui lança Marie fit tout de suite regretter au vétérinaire ses paroles. Ce qu’il disait, il le pensait profondément, c’était devenu une question lancinante dont il n’arrivait pas à se débarrasser. Mais de quel droit impliquait-il cette petite fille encore si innocente dans des problèmes métaphysiques beaucoup trop personnels ?

   Oublie ce que j’ai dit, se reprit-il. Ce sont des idioties sans queue ni tête. Ce qui compte c’est de s’ouvrir aux sensations, de savoir s’émerveiller et tout cela tu sais si bien le faire ! La nature est incroyablement vivante, d'innombrables signes parlent : deux marmottons jouent sous les yeux inquiets de leurs parents, des papillons volent d'une fleur à une autre tout enivrés de nectar, dans la mare les têtards terminent leur métamorphose, l'aigle là haut surveille la moindre opportunité, l'hermine pourtant si discrète cède à sa curiosité et vient observer une petite fille qui joue au bord du lac, une grenouille saute dans l’eau arrosant un gros chat qui déteste cela… Oui ! Tous ces signes que tu sais si bien apercevoir racontent ensemble plusieurs histoires. C'est au bord du ruisseau qui serpente dans le vallon d'alpage ou sur la rive d'un lac de montagne ou sur une terrasse surplombante en haut de la falaise, les pieds dans le vide, le dos confortablement appuyé contre un rocher, qu'il faut s'asseoir. Alors tous tes sens sont en éveil, les histoires peuvent commencer !

   De quoi parlez-vous ? Que racontez-vous à ma fille ? interrompit opportunément Restitue qui venait de les rejoindre sous le grand tilleul.

   Nous parlons des doudous de mademoiselle, sourit le vétérinaire. Et ces doudous m’ont fait dériver vers des questions métaphysiques qui n’ont pas lieu d’être ici !

   Ah ! Ces doudous vivants qui envahissent son lit ! Le chat je peux encore supporter, mais c’est plus difficile avec le rat !

   C’est une idée préconçue, le rat peut être très affectueux et surtout il est moins individualiste que le chat. Le rat aime la vie en société. Désormais Marie fait partie de ses relations sociales comme la bande de rats qu’il rejoint certainement pendant la journée dans la grange alors que le chat, lui, s’en va tout seul ! Si un danger survient, Sammy le moustachu prendra soin de Marie ; Hamilcar, lui, se défilera sans faire de bruit !

   Je me demande bien comment ce rat pourrait prendre soin de ma fille ? Vous rêvez, mon cher vétérinaire ! Le monde des rats n’a rien à voir avec le monde des hommes !

   Pas si sûr. La preuve en est qu’un rat peut devenir le doudou d’une petite fille !

   Je m’en débarrasserai un jour, je le jetterai dans la rivière, je déteste cette promiscuité, insista Restitue qui décidément ne pouvait pas comprendre qu’on puisse avoir une relation affectueuse avec un rat.

Mais Marie avait bien fait comprendre qu’elle ne pourrait jamais dormir sans ses doudous. « Je veux les deux, Sammy le moustachu et Hamilcar ! » répétait-elle tous les soirs quand sa maman venait l’embrasser. Et quand l’un d’eux manquait à l’appel, c’était un drame. Il fallait chercher le rat ou le chat aux quatre coins de la ferme, ce qui retardait d’autant l’heure du coucher ! Curieusement les deux doudous finissaient toujours par rejoindre le lit de Marie, comme s’ils avaient compris qu’ils avaient un rôle à jouer et que la petite fille comptait sur eux.

 

Un jour il se produisit un événement qui força Restitue à reconsidérer son opinion sur les rats et à oublier son envie de se débarrasser de celui qui tenait le rôle de doudou pour sa fille. A la suite de cet événement, Sammy le moustachu deviendra le petit chéri dans la ferme, on sera aux petits soins pour lui. Il gagnera même sa place à table pour le déjeuner : assis sur une chaise haute il aura droit à une petite assiette et mangera comme tout le monde pendant que Hamilcar se contentera des quelques restes que la petite fille mettra de côté à son intention. Horriblement jaloux, il rongera sa fureur mais se gardera bien de l’exprimer. Hamilcar était un malin, derrière ses moustaches il savait garder un profil bas quand cela était nécessaire et vraiment, après ce qui s’était passé, c’était ce qu’il avait de mieux à faire !

Mais que s’était-il donc passé ?

Tout arriva par la faute involontaire des rats. Avec l’emménagement de Sammy le moustachu dans la chambre de Marie, un certain nombre de compagnons l’avait suivi. Bien sûr ils n’avaient pas accès à cette fameuse chambre, mais la vieille maison offrait de multiples caches et couloirs secrets où la société des rats avait pu s’établir. Sammy le moustachu restait le grand chef de cette société. Ce fut lui qui édicta les règles de vie comme l’interdiction de pénétrer dans la chambre de Marie, endroit réservé à lui seul. Il imposa également une discrétion complète vis à vis des humains, les rats devaient rester dans l’ombre, invisibles, seul lui-même avait droit de se faire voir et de tenir compagnie à la petite fille.

   Nous avons de la chance, disait parfois Restitue à son mari, nous n’avons qu’un seul rat dans la maison ! D’habitude quand on en voit un, on ne tarde pas à repérer toute une bande jusqu’à ce que cela devienne une invasion, mais Sammy le moustachu, le doudou de Marie, semble seul. C’est pourtant curieux, le rat est un être très social qui ne sait pas vivre seul. Peut-être Sammy se contente-t-il de la compagnie de Marie ?

En entendant ces propos, Hamilcar souriait dans ses moustaches. Il savait bien, lui, que les rats étaient partout, il les voyait chaque nuit faire la sarabande sans même s’inquiéter de sa présence. Il faut dire que les rats avaient vite compris qu’ils ne risquaient rien avec ce gros chat noir à condition de ne pas le déranger pendant sa sieste !

Il y avait dans la société ratière une bande de jeunes rats délurés et les sottises qu’ils inventaient sans arrêt étaient innombrables. C’est ainsi qu’ils prirent un jour goût aux fils électriques qui se faufilaient dans les coins des murs. L’installation électrique était ancienne et les fils, vieux et usés, se promenaient dans tous les sens sans qu’on sache lequel était vraiment en service et lequel ne servait plus à rien. « Bien sûr il faudrait refaire toute l’électricité » disait le père de Marie, mais cela ne restait qu’un vœu toujours inachevé.

Alors une nuit où les jeunes rats étaient encore plus fous que d’habitude, la catastrophe se produisit. Les fils électriques mis à nu par les jeunes rats en arrivèrent à se toucher. Des étincelles se produisirent, les fils chauffèrent jusqu’à ce la boiserie commence à fumer. Aucune sécurité ne se déclencha puisqu’il n’y en avait pas. Tout d’un coup une flamme jaillit et commença à se propager. C’était une vieille maison avec beaucoup de bois, elle ne demandait qu’à brûler !

Cela se passait au milieu de la nuit et tout le monde dormait sauf les jeunes rats. Ceux-ci s’empressèrent de réveiller leurs parents et tout le monde déguerpit par les chemins secrets qui menaient hors de la maison. Mais les rats forment une société où chacun compte pour l’autre. Ils ne pouvaient pas quitter la maison sans avertir Sammy le moustachu du danger qui menaçait. Un groupe de jeunes osa alors pénétrer dans la chambre de Marie. Sammy le moustachu dormait comme d’habitude sur le lit de Marie, lové entre les pattes du chat. La peur au ventre, les jeunes rats sautèrent sur le lit, ce qui eut pour effet de faire ouvrir un œil à Hamilcar. Les chats ne dorment en effet que d’un œil et le moindre mouvement anormal peut les réveiller. L’œil ouvert de Hamilcar suffit aux jeunes rats. Ceux-ci voyaient déjà le chat leur sauter dessus, alors, estimant leur mission réalisée, ils sautèrent du lit et s’enfuirent rejoindre leurs compagnons hors de la maison.

Hamilcar faillit refermer son œil, mais la visite des jeunes rats dans la chambre de Marie était tellement anormale qu’il se réveilla complètement. Il sentit alors la fumée qui commençait à s’infiltrer et la peur le prit au ventre. S’il y a une chose qu’il n’aimait pas, c’était bien le feu. Il se leva brusquement, sauta à terre et s’enfuit en douce par la fenêtre entrouverte.

Sammy le moustachu qui dormait entre les pattes du chat fut réveillé par ce brusque départ. Lui aussi sentit la fumée et comprit le danger qui menaçait. Il fallait fuir au plus vite et il commença à courir sur les traces de Hamilcar. Mais il était un rat et les rats ont l’habitude de s’entraider. Souvent ils se lèchent les uns les autres pour se nettoyer correctement. Et Marie, dont il était le doudou rat, faisait partie de ces relations privilégiées. Il fallait donc la réveiller pour qu’elle puisse s’enfuir aussi. Mais réveiller une petite fille s’avéra pour notre vieux rat une dure affaire. Marie dormait bien, un sommeil d’enfant duquel on sort difficilement. Désespéré d’y arriver, Sammy se mit à lui mordiller le bout des pieds jusqu’à ce qu’une goutte de sang apparaisse. Alors seulement Marie consentit à ouvrir un œil.

   Mais que se passe-t-il ? s’écria-t-elle. Pourquoi me mords-tu le pied Sammy ? Et puis où est passé Hamilcar ?

C’était un réveil trop brutal, ses doudous se liguaient contre elle pour l’empêcher de dormir, pourquoi étaient-ils si méchants ? Elle se mit à pleurer la tête enfouie dans son oreiller. Mais cela ne faisait pas l’affaire de Sammy le moustachu. Il s’approcha de son oreille et se mit à pousser des cris aigus d’alarme. Effrayée, la petite fille se retourna, voulant d’un geste chasser ce doudou importun. C’est alors qu’elle sentit la fumée. Elle se leva précipitamment, le feu crépitait déjà dans l’escalier. Affolée, elle courut se réfugier dans la chambre de ses parents sans oublier d’emporter son doudou rat.

   Maman, maman ! Le feu ! Il y a le feu dans la maison ! C’est mon doudou rat qui m’a réveillée !

Restitue se dressa, affolée et s’empressa de réveiller son mari. Ce dernier comprit vite la situation. Il n’était pas possible de passer par l’escalier où le feu se répandait déjà, alors il ferma la porte de la chambre, posa des linges mouillés pour empêcher le bois de prendre feu et téléphona aux pompiers. Heureusement il eut aussi la présence d’esprit de téléphoner à la ferme voisine, à quelques kilomètres de là. C’était dans cette ferme qu’habitait Lucas, le petit ami de Marie. La première chose que firent les voisins dès leur arrivée fut de dresser une grande échelle et faire descendre les prisonniers de la chambre bien avant que les pompiers arrivent de la ville. Marie, portée à bout de bras, fut la première à rejoindre la cour. Elle pleurait et serrait son doudou rat contre son cœur.

   Je vois que tu n’as pas oublié ton doudou rat, s’exclama Lucas en accueillant son amie en bas de l’échelle. Mais où est passé ton doudou chat ?

   Il s’est enfui tout seul.

   Sale bête, pensa Lucas. Il n’y a rien de plus égoïste qu’un chat !

Et il s’empressa de réconforter sa petite amie.

   Tu viendras vivre chez nous en attendant que ta maison soit réparée. On va bien s’amuser !

   Alors j’emporterai mon doudou rat ? marmonna-t-elle entre deux sanglots. Je ne veux pas l’abandonner !

Lucas ne répondit pas. Il imaginait déjà les récriminations de ses parents si elle introduisait un rat dans la maison !

Les pompiers arrivèrent à temps pour sauver les bâtiments de la ferme. Ainsi seul la maison d’habitation fut abîmée. Par précaution le père de Marie avait fait sortir tous les animaux, les vaches de l’étable, les lapins de leurs clapiers, les poules du poulailler. Même les canards qui dormaient au bord de la mare avec les canetons de l’année vinrent rejoindre tout l’attroupement. Cela constitua une belle pagaille dans la cour, en pleine nuit. On se marchait dessus, on courrait dans tous les sens, imaginant ainsi échapper au feu et les pompiers eurent les plus grandes difficultés à circuler sans blesser personne.

Une fois l’incendie circonscrit, Caroline put regagner son étable et Jacquot le toit de son poulailler à partir duquel il lança son chant matinal au soleil levant. Le fermier invita ensuite tout le monde à boire un coup sous le tilleul. Il sortit de la cave un petit vin blanc qu’il faisait lui-même et dont la réputation commençait à dépasser le cadre régional. D’ailleurs Restitue envisageait sérieusement d’en commencer la commercialisation. Le fermier leva son verre et porta son toast en l’honneur des pompiers qui avaient réussi à sauver l’essentiel de la ferme. Il remercia ensuite les voisins qui avaient pu venir très vite et les avaient aidés à descendre de leur chambre.

Sur ces entrefaites le vétérinaire arriva. Il adorait ces petites réunions improvisées autour d’un verre du fameux vin et, on ne savait pas comment, il se débrouillait toujours pour arriver au bon moment. En fait c’était sans doute le fermier qui l’avait appelé, pensant aux animaux  qui pouvaient être blessés dans l’affolement de l’incendie.

Bien sûr l’essentiel de la discussion porta sur l’incendie. On discuta longuement sur son origine.

   Sans doute dû à un court-circuit électrique, l’enquête le montrera, dit finalement le chef des pompiers. Mais je me demande comment vous avez fait pour vous réveiller à temps. En pleine nuit, vous auriez pu mourir asphyxiés par la fumée avant de pouvoir sortir. Surtout la petite fille dont la chambre a entièrement brûlé !

Tout le monde se tourna vers la petite Marie qu’on avait un peu oubliée jusqu’à présent dans l’affolement de l’incendie. Elle restait prostrée sur un banc de la cour avec son doudou rat serré dans ses bras. Lucas essayait de la réconforter, mais, bouleversée par les événements, elle n’avait encore rien dit.

   C’est grâce à Marie que nous sommes là, répondit Restitue à la question du chef des pompiers. Si elle n’était pas venue nous réveiller, nous aurions péri dans l’incendie.

   Ah ! Mais alors Marie, comment toi-même as-tu pu te réveiller ? demanda alors le vétérinaire en la prenant dans ses bras.

La question sembla la réveiller de son engourdissement. Elle prit Sammy le moustachu dans ses mains et le montra au vétérinaire.

   C’est mon doudou rat qui m’a réveillée en me mordant les pieds et en venant crier dans mon oreille.

Curieusement Sammy le moustachu comprit qu’on parlait de lui, il leva la tête et émit une sorte de couinement dans lequel il exprimait sa satisfaction.

   Ça alors ! s’écria Restitue. Et Hamilcar, où est-il passé ? Ce n’est pas lui qui t’a réveillée ?

   Il a dû avoir peur et il a préféré s’enfuir sans me réveiller, répondit Marie. Ce n’est pas un bon doudou.

   Alors, reprit Lucas qui aimait que les choses soient claires, c’est Sammy le moustachu qui vous a sauvés !

   A mon avis, cancana Ernestine qui écoutait tout comme d’habitude, le chat n’a pas intérêt à se faire voir en ce moment, il ne serait pas bien reçu !

   Cela ne m’étonne pas, intervint le vétérinaire qui aimait parler de l’éthologie des animaux. Les rats ont une vie sociale développée et, pour Sammy le moustachu, Marie fait partie de cette vie sociale. Il ne pouvait donc pas s’enfuir en la laissant brûler dans l’incendie.

   Il est mon doudou préféré, compléta Marie, mon ange gardien !

Restitue contempla longuement cette affirmation. Ainsi ce rat qu’elle détestait tant les aurait sauvés ? Il fallait le croire malgré tout, Marie ne se serait pas réveillée toute seule, elle dormait si bien la nuit avec ses deux doudous. Sans l’intervention de ce rat que Marie appelait Sammy le moustachu, c’est le feu qui les aurait réveillés et cela aurait été trop tard. Les voisins et les pompiers n’auraient rien pu faire pour les sauver.

 

De ce jour, Sammy le moustachu acquit dans la ferme de Restitue un statut que personne n’osa contester. Même Gros Cochon Pigou, qui n’aimait pas non plus les rats et ne ratait jamais l’occasion d’en écraser un, se mit désormais à les protéger du mieux qu’il put. Les poules décidèrent de leur réserver quelques œufs coques chaque matin et même Médor décida de les défendre contre toute attaque du renard ou de la fouine.

Quant à Hamilcar, il réussit malgré tout à conserver son statut de doudou chat. C’est le propre des chats de savoir se faire pardonner et pour ce faire, notre Hamilcar vint se frotter contre les jambes de Marie avec un air tout contrit. Il ne tarda pas à se retrouver dans ses bras et son ronronnement emplit toute la cour.

   Bien sûr, tu as encore réussi à te faire pardonner son égoïsme ! lui dit plus tard Ernestine avec un mépris manifeste. Je ne demande comment un animal aussi indépendant que toi arrive à se faire tellement chouchouter ?

   C’est le privilège du chat ! répondit Hamilcar en faisant le gros dos. Nous sommes ainsi faits que les hommes ne savent pas nous résister. Cette histoire de rat n’a rien changé. Il suffit que je prenne mon air contrit et que je me frotte contre ses jambes pour que Marie me prenne dans ses bras !

   Et puis, reprit-il après un moment de réflexion, il n’y a que moi qui sais accompagner le sommeil de la petite fille. Couché contre elle, bien au chaud, je module mon ronronnement, fort au début, puis de plus en plus doux au fur et à mesure qu’elle s’endort.

   Et bien en ce qui me concerne, je n’aimerais pas être un doudou canard ! répondit Ernestine en s’en allant vexée, mais peut-être aussi un peu jalouse.


L’histoire de Yeux de lune

 

 

C’était avant l’arrivée de Sammy le moustachu comme doudou rat dans les rêves de Marie. Ce jour là la petite fille errait dans la cour à la recherche d’un de ses bijoux précieux que la pie avait sans doute dérobé et emporté dans son nid tout en haut du grand peuplier qui bordait la rivière. Ernestine vint la déranger dans sa recherche infructueuse en attrapant le bas de sa jupe avec son bec et en tirant violemment.

   Mais que veux-tu donc ma pauvre cane ? s’écria Marie. Tu m’embêtes enfin, tu ne vois pas que je suis occupée ! J’ai perdu un bijou et je suis sûre que c’est Pica, la pie, qui me l’a volé. Peut-être pourrais-tu m’aider à le retrouver plutôt que de me tirer comme cela ?

Mais Ernestine insista sans tenir compte de ses protestations et la petite fille finit pas lui obéir. Ernestine la conduisit alors jusqu’au vieux mûrier qui faisait le coin de la cour. L’énorme tronc usé par l’âge et les intempéries offraient de multiples creux et trous. Une chouette hulotte avait installé là son nid, en fait une cavité entre deux branches qu’elle avait agrandie et bien arrangée pour pouvoir couver en toute tranquillité.

 

Marie n’aimait pas la chouette et évitait de s’approcher du mûrier après le coucher de soleil. On peut la comprendre : c’est l’heure à laquelle la chouette se prépare pour la chasse alors que la plupart des animaux se réfugient dans leurs domiciles pour dormir. Posée sur une branche du mûrier, la chouette tourne la tête à droite et à gauche avec cette facilité déconcertante propre aux chouettes, ses grands yeux percent la nuit comme si c’était le jour et quand elle s’envole finalement, c’est un vol silencieux qui surprend tous ceux qui se sont attardés pour rejoindre leurs lits.

Ce fut ce qui arriva à Marie, un soir où elle était sortie admirer le clair de lune. La chouette la surprit en lui effleurant le cou avec le bout d’une aile. Elle eut tellement peur qu’elle ne put retenir un cri d’effroi qui ameuta toute la ferme. Médor se réveilla brusquement et son aboiement finit de réveiller tous les dormeurs. Dans le poulailler les poules se serrèrent les unes contre les autres croyant à une attaque du renard, Caroline, la vache préférée de Marie, poussa un meuglement à faire trembler les murs de l’étable et on entendit même le grognement de Gros Cochon Pigou dans sa soue. Seul Hamilcar, pour qui la nuit n’avait pas de secret, avait tout compris, il vint se frotter contre les jambes de Marie pour la rassurer.

   Ne t’inquiète pas, lui dit-il, ce n’est que la chouette. Elle s’amuse à te faire peur !

   Je déteste cette chouette, répliqua Marie furieuse de s’être fait surprendre. Elle a de trop grands yeux.

   Tout comme moi, remarqua Hamilcar, c’est ce qui nous permet de voir la nuit comme en plein jour.

   Pourquoi n’avons-nous pas des yeux pareils ? demanda la petite fille. Pourquoi sommes-nous faits pour ne vivre que le jour ? J’aimerais être une chouette ou un chat pour découvrir le monde la nuit !

Evidemment Hamilcar n’avait pas de réponse à ce genre de questions. Il resta silencieux, se contentant de ronronner.

   Il faudra que j’en parle au vétérinaire, murmura Marie en repoussant son chat.

C’était toujours comme cela quand elle butait sur une de ces questions insolubles qui la tracassait parfois. Son ami le vétérinaire appelait ces questions des questions métaphysiques parce que, disait-il, elles portaient sur l’origine même de la conscience.

De ce jour, Marie évita de passer sous le mûrier après que la nuit fut tombée et surtout par pleine lune. Elle imaginait la chouette perchée sur sa branche qui l’attendait, elle voyait déjà la tête ronde qui tournait sur elle-même comme une toupie puis s’arrêtait soudain de tourner pour poser sur elle un regard fixe qui semblait vouloir la transpercer. La lumière blanche de la lune accentuait cette vision, donnant à la chouette l’aspect blafard d’une sorcière qui lui jetterait un sort.

 

Aussi ce fut avec réticence que Marie suivit Ernestine vers le mûrier. Mais cette dernière ne la lâchait pas et la tirait avec une insistance à laquelle il était difficile de résister.

   Pourquoi me conduis-tu au mûrier ? Je ne veux rien à voir à faire avec la chouette qui habite là. Et d’abord je la déteste.

Mais Marie savait que quand Ernestine avait une idée, ce n’était pas la peine d’essayer de l’en dissuader. D’habitude, Ernestine s’y prenait autrement pour que ses idées soient appliquées, elle savait tout diriger sans en donner l’impression et même Marie souvent se laissait prendre à ce jeu. Mais dans le cas présent, il semblait y avoir urgence et Ernestine ne s’embarrassait pas de diplomatie pour obtenir ce qu’elle voulait. Elle avait saisi Marie par la jupe et la forçait à marcher.

Lorsqu’elles furent arrivées au pied du mûrier, Ernestine indiqua de façon péremptoire à Marie qu’il lui fallait grimper dans l’arbre.

   Mais que veux-tu que j’aille faire dans cet arbre, s’écria Marie. C’est le domaine de la chouette, elle va être furieuse et me donnera des coups de bec !

Mais Ernestine fit comprendre à Marie qu’il fallait quand même grimper. Elle donna même l’exemple en battant des ailes et en s’élevant jusqu’aux deux branches dans l’encoignure desquelles Marie savait que la chouette avait aménagé son logis. Que la chouette accepte ainsi la présence d’un canard à proximité de son nid étonna grandement la petite fille.

   Il se passe quelque chose là haut, c’est sûr, murmura-t-elle. Je vais aller voir.

Il faut dire que cette petite fille était délicieusement curieuse de tout ce qui se passait dans la nature.

Marie n’avait pas peur de grimper dans les arbres, elle était même devenue experte en la matière au point que son père lui disait parfois que, plus tard, elle serait une excellente grimpeuse. En général elle escaladait les arbres pour visiter les nids des oiseaux quand ceux-ci n’étaient pas installés trop hauts. Pour le nid de la pie, c’était évidemment impossible. Elle aurait pourtant bien aimé visiter ce nid, il y avait là sûrement tous les bijoux que la pie avait pu à lui voler, mais c’était hors de question. Situé tout en haut du peuplier, le nid de la pie se balançait au gré des vents, donnant à Marie mal au cœur rien que de s’imaginer perchée là-haut. Pour le mûrier, c’était bien plus facile, il était bien moins haut et, solide comme un roc, il ne se balançait pas. L’âge lui avait occasionné des cicatrices tout le long de son tronc et cela formait presque un escalier. Pourtant c’était bien la première fois que Marie s’y risquait, la vieille chouette lui faisait bien trop peur pour qu’elle ose la déranger dans son logis.

   Tu es sûre que la chouette n’est pas là ? redemanda-t-elle à Ernestine inquiète.

Elle était arrivée au milieu de l’ascension et hésitait à poursuivre. Ernestine le comprit, elle reprit son vol et alla se percher juste à côté du nid de la chouette.

   Tu vois, il n’y a aucun risque. Tu peux venir, la chouette n’est pas là.

   Mais elle peut revenir ! Elle a dû aller se balader mais elle va revenir. Ce sera alors la bataille et je tomberai de l’arbre.

Ernestine ouvrit bien grand ses ailes pour la rassurer.

   Viens donc, je te protége. Elle ne pourra pas t’agresser.

Ce fut quand même avec une grande inquiétude que Marie se hissa finalement jusqu’au nid de la chouette. Dans le nid il y avait seulement un bébé chouette qui se mit aussitôt à ouvrir son bec le plus grand possible.

   Il croit que sa mère revient avec de la nourriture, remarqua Marie. Il a l’air d’avoir faim.

Elle regarda autour d’elle avec inquiétude, la chouette allait sûrement arriver et alors ce serait la raclée. Elle imaginait déjà des coups de bec sur sa tête et surtout les pointes acérées des serres griffant ses jambes nues. Mais le calme apparent d’Ernestine finit par calmer sa peur. Si la chouette devait arriver, Ernestine risquait autant qu’elle, la chouette ne ferait pas de différence bien que ce soit Ernestine, celle qui dirigeait tout ! Pourtant la cane restait à côté d’elle et ne semblait pas avoir peur. Elle s’était posée sur une branche où elle avait des difficultés à se tenir avec ses pattes palmées, alors elle n’était pas certainement pas en position pour se défendre.

   J’ai compris, finit par dire Marie, j’ai compris pourquoi tu m’as amené là. La petite chouette est orpheline, ses parents ne reviendront jamais, sans doute victimes d’un chasseur ou d’un renard. Et visiblement ce bébé chouette a faim, il suffit de le voir tendre son bec ouvert dans l’espoir qu’on y mette quelque chose ! Mais que va-t-on lui donner à manger ?

Le vétérinaire lui avait enseigné que les chouettes ne mangent que des proies fraîches qu’elles attrapent elles-mêmes, donc pas question de lui donner un morceau de jambon de son sandwich.

   Mais que faire ? s’exclama Marie. Je ne sais pas comment attraper un mulot ou un campagnol, cela n’entre clairement pas dans mes compétences de petite fille !

Ce fut Ernestine qui trouva la solution. Une fois qu’ils furent tous les deux redescendus du mûrier, Marie en désescaladant péniblement branche par branche, Ernestine en deux coups d’aile, Hamilcar eut la mauvaise idée de passer par-là, sans doute la curiosité l’avait poussé à venir voir ce qui se passait dans le mûrier. Ernestine n’eut alors qu’à pointer son aile vers lui.

   Bonne idée, s’écria Marie. Hamilcar, tu vas m’apporter une musaraigne ou un mulot ou tout ce que tu trouveras de semblable dans les champs. Va vite, c’est urgent ! Et n’oublie pas, la proie doit être vivante.

C’était une particularité de Marie de savoir communiquer avec les animaux. Oh ! Ce n’était pas avec tous les animaux, non ! Seulement ceux qui faisaient partie de son cercle d’amitié, c’est à dire tous ceux à qui elle avait donné un nom. Ceux-là étaient ses amis et avec des amis on apprend toujours à communiquer, les autres n’existaient qu’en tant qu’animaux, ils étaient en dehors du cercle. C’est pourquoi Hamilcar comprit parfaitement ce qu’on attendait de lui, mais comme d’habitude il fit semblant de ne pas entendre. C’était l’heure de la sieste et de toute façon il détestait chasser dans les champs. D’ailleurs à quoi cela pouvait-il bien servir de chasser quand la pâtée arrivait chaque matin avec un bol de bon lait tiède ! Tout ce qu’il avait à faire, c’était la sieste !

   Je n’aurais pas dû passer par-là, maugréa-t-il dans sa moustache. C’est la faute de ma curiosité quand j’ai vu la petite fille avec Ernestine dans le mûrier.

   Bon ! Eh bien Hamilcar, tu vas t’empresser de faire ce que te demande Marie, lui commanda Ernestine. Sinon tu n’auras plus droit d’être un doudou chat le soir sur son lit !

   Elle a besoin de moi pour s’endormir, sourit Hamilcar. Mon ronronnement la berce et l’emmène dans le rêve qui fait la nuit.

   Oh ! Fais bien attention cher Hamilcar, insista Ernestine, personne n’est jamais indispensable. Je connais dans une ferme voisine un petit chaton adorable…

   Arrête, les chatons c’est nul ! C’est toujours en train de courir partout, ça ne sait pas ronronner, pire, ça ne sait même pas faire la sieste ! Tu sais bien que je suis le plus beau chat de la région, aucun autre chat ne peut me valoir pour le poste de doudou chat !

Malgré tout, la menace d’Ernestine fit réfléchir Hamilcar et il décida de faire un effort. Rapporter un gibier lui vaudrait certainement une gentille caresse de la part de Marie et rien que d’y penser le faisait déjà ronronner.

La chasse ne dura pas longtemps. Il faut dire que le petit monde des champs n’avait pas appris à se méfier de Hamilcar, il était même connu que ce gros chat noir avait l’habitude de laisser passer les souris sous son nez sans même lever la tête ! Bientôt il revint avec un petit campagnol dans la gueule.

   Il était vieux et avait une patte cassée, dit-il comme pour s’excuser tout en l’offrant à Marie.

   C’est très bien, répondit cette dernière en lui octroyant une gentille caresse sur la tête, juste là où il aimait le mieux.

Marie prit le campagnol et se mit à grimper dans le mûrier. Dès qu’il vit la proie, le bébé chouette se précipita dessus et l’avala tout rond sans même prendre le temps de remercier. A peine avait-il fini qu’il regarda Marie : « Encore, encore, qu’est-ce que tu attends ! » semblait-il dire. Et Marie redescendit de l’arbre pour transmettre immédiatement la demande à Hamilcar.

   Voilà que je remplace une chouette pour nourrir son petit, maugréa celui-ci. Que ne faut-il pas faire pour garder son poste de doudou chat !

Et il s’en fut reprendre l’affût dans les champs. Comme ce n’était pas les proies qui manquaient, la nourriture fut abondante et le bébé orphelin ne tarda pas à devenir une belle chouette. Il ne lui restait plus qu’à faire son premier vol, mais il ne semblait pas pressé. Sans doute trouvait-il les repas, si gentiment offerts par Marie, à son goût ! Et puis il s’était bien habitué à la petite fille qui venait le voir deux ou trois fois par jour. Il appréciait même une petite caresse sur sa tête, signe d’une amitié naissante. Elle s’était aménagé un espace entre deux grosses branches en installant quelques planches et en apportant un coussin. « C’est mon petit nid dans l’arbre ! » disait-elle au bébé chouette qui, lui, ne bougeait pas de son trou creusé dans le vieux tronc. Assise sur son fauteuil suspendu, elle découvrait le plaisir d’habiter dans un arbre, le plaisir, pensait-elle, que doit connaître l’oiseau quand il se pose sur une branche et qu’il regarde ce qui se passe là en bas sur le sol.

   Oui ! Quel changement de perspective ! disait-elle au bébé chouette qui n’écoutait pas, plus préoccupé à ingérer le dernier mulot qu’elle lui avait apporté. Les chats là en bas rampent sur le sol, le chien aboie furieux de ne pas arriver à me rejoindre, les poules vaquent à leurs occupations comme d’habitude, seul le coq lève la tête, inquiet de me voir plus haut que lui pour dominer son harem !

 D’ailleurs Marie ne résistait pas, parfois, à entamer une chanson qu’elle avait imaginée dans son dernier rêve. Sa belle voix provoquait aussitôt un petit rassemblement au pied du mûrier, les poules se rapprochaient pour mieux l’écouter au grand désespoir du coq et même les canetons abandonnaient la mare malgré les injonctions de leur mère.

   Quel plaisir inouï d’être là, perchée dans un arbre ! s’écriait-elle enfin. Pourquoi donc est-on limité à vivre dans deux dimensions ? La troisième dimension, le vol, semble si facile d’accès pour un pigeon alors que cela est interdit à moi, un enfant d’homme. C’est injuste ! »

Désormais Marie passait tout son temps assise confortablement sur son fauteuil du mûrier, à converser avec le bébé chouette. Ernestine commençait même à en devenir jalouse, elle essayait bien de se joindre à la conversation en venant se poser sur un morceau de planche qui dépassait du fauteuil, mais cela ne plaisait pas au bébé chouette qui prenait des mines menaçantes, faisant gonfler ses plumes et doublant ainsi de volume pour exprimer son mécontentement.

   Tu es bien assez grand pour voler, lui dit un jour Ernestine furieuse. Qu’attends-tu donc pour te lancer ?

Mais la petite chouette n’était pas pressée. Elle trouvait sans doute que la compagnie de Marie lui suffisait. En plus elle avait son déjeuner assuré tous les jours, que demander de plus ! Il faut dire aussi qu’elle n’avait pas de parents pour lui apprendre à voler et ce n’était Marie qui allait lui donner des cours de vol, même si celle-ci en rêvait.

   Il va falloir que je te donne un nom, lui annonça un jour Marie. Tous mes amis ont un nom, c’est moi qui le leur ai donné. Pour toi, j’ai bien réfléchi. Tu es une chouette, je t’ai regardée sur toutes les faces et le principal caractère que je vois, ce sont tes yeux tout ronds qui me regardent comme s’ils voyaient au fond de moi. Alors je t’appellerai désormais Yeux de lune.

Yeux de lune la regarda avec ses grands yeux ronds. Il y avait dans ce regard une onde d’amitié qui la fit frissonner.

   Je ne sais pas, réfléchit-elle, si tu pourras être un doudou chouette ? Cela a déjà été difficile pour faire accepter Sammy le moustachu à maman, alors que dire d’une chouette ! Pourtant j’aime bien ton plumage caressant, si tout doux, si plein de duvet.

Et tout en parlant, elle allongea le bras pour une caresse qui enveloppa les deux ailes et le duvet léger qui les entourait. Plus tard son ami le vétérinaire lui confirma que ce duvet sur les ailes permet à la chouette d’avoir un vol tout à fait silencieux, beaucoup plus silencieux, par exemple, que celui d’un pigeon.

Ce fut peut-être cette remarque qui décida finalement Yeux de lune à se lancer dans le vide. Ainsi par une belle nuit d’été, alors que la lumière blanche de la lune ruisselait sur les feuilles du mûrier et coulait un rayon indiscret par la fenêtre que Marie tenait toujours ouverte, Yeux de lune osa pénétrer dans la chambre. Son vol silencieux ne réveilla ni Marie, ni ses doudous confortablement installés contre elle. Il se posa doucement au pied du lit et observa le sommeil de celle qu’il prenait pour sa maman, une maman adoptive. Il ne s’offusqua pas de voir la place déjà occupée par un doudou rat et un doudou chat, il les connaissait, ils avaient des noms comme lui, ils étaient des amis. Le lendemain matin Marie eut la surprise de sentir le doux duvet contre son visage !

   Maintenant j’ai trois doudous, annonça-t-elle fièrement à Restitue en arrivant dans la cuisine pour le petit-déjeuner : un doudou chat, un doudou rat et un doudou chouette !

   Eh bien ! J’espère que cette mode des doudous va bientôt s’éteindre ! Parce que si tous les animaux auxquels tu donnes un nom deviennent des doudous, c’est toute la ferme qu’on va retrouver dans ta chambre !

Il fallait bien en convenir. D’ailleurs les doudous vivants de Marie n’étaient pas aussi fidèles que des doudous peluches. Souvent elle se retrouvait le soir avec un seul doudou dans sa chambre ou parfois avec aucun d’eux. Même Hamilcar, pourtant si attaché au confort douillet du lit de Marie, pouvait déserter son poste et oublier le ronron vespéral. En général cela arrivait par une nuit de pleine lune, il avait alors rendez-vous avec sa chatte qui habitait la ferme voisine. Plutôt que le ronron habituel sur le lit de Marie, c’était alors des miaulements sauvages qui entraient dans la chambre avec la lune, des miaulements qui faisaient aboyer furieusement Médor et bien sûr empêchaient la petite fille de s’endormir.

Quant à Yeux de lune, il oublia son rôle de doudou chouette la nuit où il découvrit les plaisirs de la chasse. Hamilcar y fut sans doute pour quelque chose, il faut dire qu’il aimait la sieste plus que tout et qu’il en avait par-dessus la tête de chasser des campagnols ou autres petites bêtes dans les champs du voisinage juste pour nourrir une chouette !

   Ecoute, lui dit un jour Ernestine auprès de qui il se plaignait de cette charge de travail, écoute, ce n’est pas Marie qui va apprendre à chasser à Yeux de lune ! Il faut que tu lui montres comment tu fais, cela lui donnera des idées et il se mettra à chasser aussi.

   C’est le comble ! s’écria Hamilcar. J’ai bien assez de mes chatons pour encore m’occuper de cette chouette qui ne sait même pas chasser !

Mais l’idée était bonne et Hamilcar entreprit immédiatement de donner des cours de chasse à la petite chouette. Il montra à Yeux de lune ses griffes qu’il sortit de ses pattes et qu’il employa à rayer profondément l’écorce du vieux mûrier, il sortit ses dents pour bien faire apparaître ses canines pointues et méchantes. Puis lors d’une belle nuit, il s’en fut attraper un campagnol qu’il amena encore vivant devant la chouette.

   Vas-y, cria-t-il. Plonge dessus et attrape le avec tes serres.

Bien sûr le campagnol profita de l’inexpérience de la petite chouette pour s’enfuir et se perdre dans la nuit.

   Ah ! C’est malin. Tu l’as laissé s’enfuir. C’est nul ! On va recommencer et cette fois attaque vite. Dans la chasse, ce qui compte c’est la rapidité. Si tu traînes, tu meurs de faim ! Ce n’est pas moi qui vais continuer à te nourrir pour le bon plaisir de Marie !

Yeux de lune était manifestement doué pour la chasse, il en apprit vite tous les plaisirs. Bientôt Hamilcar fut officiellement déchargé par Ernestine d’aller chercher des campagnols dans les champs.

Pour la chouette comme pour le chat, la chasse véritable débute le soir quand la nuit tombe et que la lune commence à peindre le monde en blanc. A ce moment là, la chouette va se poser sur une branche qui lui sert d’affût. Dès qu’un animal convenable pour elle passe en dessous, elle plonge dans le vide et son vol particulièrement silencieux surprend la proie qui n’a aucune chance dans ses serres acérées.

Cette activité nocturne fit oublier à Yeux de lune les attraits du statut de doudou chouette, en particulier ces moments de câlinerie qui enchantaient tellement la petite fille. Il ne la visita plus le soir quand celle-ci cherche le rêve qui lui permettra de s’endormir. Mais Marie s’en consola bien vite lorsqu’elle découvrit que Yeux de lune avait trouvé une compagne et que des bébés chouettes piaillaient dans le trou du vieux mûrier. Désormais ce furent les hululements de Yeux de lune, quand il se préparait le soir à partir en chasse pour ravitailler sa petite famille, qui contribuèrent à son endormissement. A ce moment là, couchée dans son lit, elle n’avait plus besoin du ronron de Hamilcar, il lui suffisait d’imaginer le bonheur du jeune couple de chouettes pour trouver le rêve qui la ferait entrer dans le monde mystérieux du sommeil.


Perdus dans la grotte

 

 

Après l’incendie, il fallut réaliser d’important travaux pour réparer la maison. Pendant cette période, Marie fut envoyée habiter dans la ferme voisine, la ferme de son ami Lucas. Comme ils étaient l’un et l’autre particulièrement doués pour les sottises, ce qui se passa alors pendant ce séjour dépasse l’entendement ! On raconte encore lors de veillées familiales les meilleures sottises de nos deux garnements dont certaines faillirent bien tourner au drame. La plus belle, la plus dramatique, fut sans conteste l’aventure de la grotte.

Il faut dire qu’Ernestine, la sage cane qui dirigeait tout sans en donner l’impression, était restée dans la ferme de Restitue, sa charge de famille, une ribambelle de canetons, lui interdisant tout déplacement. Elle n’était donc pas là pour surveiller la petite fille et l’empêcher de faire trop de sottises. Et il ne fallait pas compter sur Hamilcar, bien que le gros chat noir ait suivi Marie dans sa maison provisoire : « Je suis obligé d’y aller, avait-il dit à Ernestine. Sans moi, elle ne peut pas s’endormir ! Elle a besoin de son doudou chat dans son lit. » Mais la véritable raison était que sa chatte habitait dans cette maison. Alors plutôt que de se soucier de ce que Marie pouvait avoir inventé comme bêtise, Hamilcar s’en allait avec sa chatte préparer la prochaine génération de chat. A l’heure de la sieste, on les voyait nichés l’un contre l’autre pour le plus grand plaisir de la petite fille qui se moquait gentiment d’eux : « Ah les amoureux ! Ah les amoureux !… » chantait-elle. Même le soir, malgré ce qu’il avait affirmé à Ernestine, Hamilcar oubliait son devoir de doudou chat, il désertait le lit et le ronron habituel pour sortir avec sa chatte danser dans les rayons de lune.

   Je crois que mon Hamilcar m’a complètement oublié depuis que j’habite chez toi ! se plaignit-elle un jour à son ami Lucas.

   Comme tous les chats, il ne pense qu’à lui, répondit-il.

Ce n’était pas Lucas qui allait réfréner Marie dans son imagination pour inventer des sottises, bien au contraire ! Ce gamin adorait les aventures et, avec Marie, leur occupation favorite était de vivre ensemble une aventure toujours plus extraordinaire que la précédente. Il y avait d’abord les aventures virtuelles, des aventures de pure imagination qui mettait en œuvre divers personnages représentés par des figurines. Lucas avait tout un stock de figurines, souvent sélectionnées dans diverses boites de jouets ou alors carrément sculptées pour l’occasion dans du bois par son père.

Il faut dire que le père de Lucas aimait la sculpture et possédait le matériel adéquat pour travailler le bois. Il avait installé son atelier dans le grenier qu’il avait aménagé pour avoir la meilleure lumière, là il sculptait selon son inspiration sans vraiment se préoccuper d’un modèle. Le bois provenait de vieilles traverses d’une ligne de chemin de fer abandonnée qui passait non loin de la ferme. « C’est un excellent bois pour sculpter ! » disait-il à Restitue quand cette dernière venait critiquer ses dernières créations. En effet la maman de Marie savait apprécier. Elle-même avait l’habitude de peindre dans ses moments perdus. « Ces moments dits perdus sont les moments les plus précieux dans ma journée ! » avouait-elle quand on venait admirer ses peintures. Alors avec le père de Lucas, ils aimaient échanger leurs impressions sur leurs dernières réalisations dans le domaine de l’art. « C’est à dire dans ce qui ne sert à rien ! » se moquait gentiment le vétérinaire qui appréciait beaucoup cette volonté de sortir du train-train quotidien imposé par la vie de la ferme.

Le père de Lucas avait vite compris qu’il tenait avec ces deux gamins une source de créativité prodigieuse. Il se mit alors à puiser sans complexe dans leur imagination fertile, il sculptait sous leur direction des statuettes toujours différentes, plus expressives les unes que les autres selon la scène qu’elles étaient destinées à jouer.  Mais c’était les enfants qui se chargeaient de la peinture des statuettes, l’aventure continuait ainsi avec le choix des couleurs et des motifs.

 

Parfois l’aventure jouée comme une pièce de théâtre ne leur suffisait pas. Alors les deux enfants partaient à la recherche d’une aventure réelle dans laquelle ils seraient eux-mêmes acteurs. C’est ainsi qu’un jour Lucas entraîna Marie vers un trou qu’il connaissait derrière un énorme rocher. Le trou était caché dans un fourré de végétation et personne n’en connaissait l’existence. Bien sûr Lucas s’était bien gardé d’en parler à qui que ce soit, se réservant la primeur de visiter ce souterrain mystérieux. Il avait commencé à déblayer l’entrée barrée par un monceau de ronces, ce qui lui avait occasionné un certain nombre de griffures. Ces ronces méchantes, la difficulté de ramper dans le trou étroit et la peur des chauves-souris qui habitaient dans le coin l’avait finalement dissuadé de continuer son exploration.

L’arrivée de Marie fut l’occasion pour tenter de nouveau de percer le mystère du trou.

    A deux ce sera plus facile ! lui dit-il. Et puis, je sais que tu n’as peur de rien !

Il fallut de nouveau se débarrasser des ronces et ce fut griffés de toute part que les deux gamins réussirent enfin à pénétrer dans le trou. Celui-ci commençait par une vaste cavité, une sorte de petit gouffre qui semblait sans issue, mais Lucas avait découvert un boyau étroit qui s’enfonçait sous terre. C’était là son objectif.

Des chauves-souris habitaient dans les rochers surplombants l’entrée du boyau. Affolées par l’arrivée des deux gamins, elles s’envolèrent dans un grand bruit d’ailes froissées. Lucas détestait ces oiseaux noirs dont il avait entendu dire qu’ils pouvaient sucer le sang comme des vampires. Il eut un moment d’hésitation qui fit rire la petite Marie.

   Ce ne sont que des chauves-souris, dit-elle, on les a dérangées dans leur sommeil ! Elles ne sont pas dangereuses, elles ne mangent que des insectes.

Le vétérinaire, son ami et grand conseiller sur les mœurs et coutumes des animaux, lui avait expliqué que les chauves-souris dorment toute la journée suspendues au plafond, la tête en bas et chaudement enveloppées dans leur ailes comme dans un sac de couchage. C’est seulement au coucher de soleil que la colonie se réveille. Alors commence la chasse folle aux insectes : elles volent dans tous les sens comme des hirondelles, piquant, virant sur l’aile, plongeant droit devant et chaque fois avalant un insecte attardé qui avait oublié que c’était l’heure de chercher un coin pour s’abriter et dormir à moins que ce ne fut un moustique parti à la recherche de viande fraîche à piquer.

   Je n’aime pas les chauves-souris, répéta Lucas. Déjà je ne n’aime pas les souris alors celles-là avec leurs ailes membraneuses noires, je les déteste. On dirait des vampires.

   Certaines le sont, mais pas dans notre région. Ici elles ne mangent que des insectes. Elles les attrapent en plein vol grâce à leur capacité d’écholocalisation. C’est une sorte de radar qui leur permet de voler même dans le noir d’une grotte.

   Eh bien, j’espère qu’elles ne nous suivront pas dans le boyau, répondit Lucas en commençant à se faufiler dans le boyau étroit qu’il avait repéré. Suis-moi, le souterrain continue, on va peut-être découvrir une vraie grotte !

Marie se retourna une dernière fois vers la lumière du jour avant de plonger dans le noir et elle crut reconnaître un vieux corbeau qui les observait, perché dans un arbre au-dessus du trou. Lorsqu’ils eurent disparu sous terre, le vieux corbeau secoua la tête, ce qui lui donna un air soucieux. Il ouvrit les ailes et prit son vol en direction de la ferme de Marie.

 

Le boyau de Lucas était long et étroit, il fallait ramper dans la boue tout en se contorsionnant dans tous les sens. En fait le passage se fermait presque complètement après une dizaine de mètres et Lucas crut l’exploration terminée. Ce n’était pas l’avis de Marie qui détestait l’échec. Elle se débrouilla pour découvrir un embranchement qui permettait de contourner l’obstacle. Il était juste assez grand pour un enfant et encore en comprimant le corps au maximum. Mais l’effort fut récompensé quand ils débouchèrent dans une immense salle. Pour les deux enfants, ce fut comme s’ils pénétraient dans un monde merveilleux, hors du temps. Lucas avait prévu deux lampes électriques et leurs lumières croisées allumaient une féerie de stalactites et stalagmites de toutes dimensions.

   C’est extraordinaire, s’exclama Marie. Je n’avais jamais vu quelque chose comme cela !

Le son de sa voix se réverbéra le long de la voûte faisant vibrer les stalactites comme les cordes d’une harpe. Saisis, les deux enfants se pressèrent l’un contre l’autre.

   La grotte est vivante, murmura encore Marie. Elle nous écoute, elle nous parle…

   Viens par-là, interrompit Lucas, je vois un autre souterrain. On va voir ce qu’il y a après.

Le nouveau boyau, moins étroit heureusement, conduisit à une nouvelle salle, mais celle-ci était complètement différente. La forêt de stalactites et stalagmites avait disparu et sur les parois on devinait des dessins étranges.

   Des gens sont déjà venus ici, s’écria Marie. Et ils ont peint des signes, des symboles. C’était peut-être pour communiquer avec le monde souterrain. Ils espéraient calmer un monstre qu’ils imaginaient vivre ici !

   C’est ridicule, répondit Lucas. Une grotte est une grotte, il n’y a pas de monstre.

   Je ne sais pas. C’est un monde mystérieux. Dans la première salle, j’ai cru que la grotte était vivante, elle chantait.

   C’est simplement les stalactites et les stalagmites qui font croire que la grotte est vivante. Finalement ce n’est que de la pierre !

   J’ai peur tout d’un coup, murmura Marie. Nous entrons dans un monde inconnu. Nous ne devrions peut-être pas continuer. Viens, revenons à la lumière du jour, c’est là que se situe notre monde.

Lucas la regarda avec incompréhension. Il ne voyait pas sur ces peintures de mystère particulier et était plus intéressé à découvrir jusqu’où on pouvait s’enfoncer sous terre.

   Ça continue, dit-il sans écouter son amie, ça continue, il y a d’autres souterrains par-là.

Et il l’entraîna vers un des souterrains sans vraiment prendre le temps d’étudier la topographie des lieux.

Les salles se succédèrent alors, chacune différente de la précédente. Chaque nouvelle salle était un émerveillement pour les deux enfants, leurs faisceaux lumineux se croisaient sur un motif rocheux, une stalactite transparente, comme du cristal ou un petit lac dans lequel ils découvraient une vie étrange, des sortes d’insectes tout blancs dont les yeux avaient disparu, inutiles dans l’obscurité. Emportés par l’attrait de la découverte, les enfants s’enfonçaient de plus en plus dans les profondeurs de la terre, ils n’auraient jamais voulu s’arrêter !

Finalement tout se termina au bord d’un torrent d’eau bruyante qui s’engouffrait dans un puits sans fond.

   Je crois qu’on ne peut pas aller plus loin, déclara Lucas. D’ailleurs les lampes commencent à baisser, il faut remonter.

Il était temps !

   Quelle heure peut-il bien être ? se demanda Marie. J’ai l’impression que nous avons perdu la notion du temps depuis que nous sommes entrés dans la grotte. Peut-être est-ce déjà la nuit dehors ?

   Il faut remonter, répéta Lucas soudain inquiet. On va s’inquiéter là-haut et on va être puni.

   C’est dommage, nous sommes tranquilles ici. Personne ne sait où nous sommes, même pas Ernestine !

Cette réflexion fit frissonner Lucas. Il était encore un jeune garçon amateur d’aventures dans lesquelles il se lançait sans trop penser aux conséquences, mais tout d’un coup il prit conscience de sa responsabilité. C’était lui qui avait entraîné la petite Marie dans cette histoire sans prendre aucune précaution et, dans l’excitation de la découverte, il avait perdu toute notion du temps. Oui ! Il fallait remonter.

   Vite, cria-t-il presque, on remonte.

Et il prit Marie par la main et l’entraîna en courant presque dans le boyau par où ils étaient arrivés dans la salle du torrent. Ils repassèrent ainsi différentes salles que Lucas essayait de reconnaître sans jamais en être sûr. Marie suivait sans rien dire, elle prenait petit à petit conscience de la précarité de leur situation. La lumière des lampes continuait de baisser et Lucas la pressait, courant presque sans prendre le temps de repérer son chemin.

   Nous sommes déjà passés ici, s’écria tout d’un coup Marie. On tourne en rond !

   Quoi ! Ce n’est pas possible, on a suivi le chemin par lequel nous sommes descendus !

   On tourne en rond, je te dis, et on va bientôt être dans le noir !

Et Marie, pourtant si insensible à la peur, se mit à pleurer.

   Viens, on va encore essayer par-là, cria Lucas en la bousculant. Il ne faut pas abandonner.

Mais bientôt les deux lampes s’éteignirent l’une après l’autre et ce fut le noir absolu, même pas une allumette ou encore un vers luisant pour éclairer un peu. Alors les deux enfants s’assirent au pied d’une stalagmite qu’ils devinaient immense. Ils se serrèrent l’un contre l’autre, ils n’avaient même pas envie de pleurer, simplement ils voyaient la fin de leur vie ici, dans la nuit opaque, au pied de la stalagmite. Le silence devenait lourd de pensées aussi sombres les unes que les autres, seul le son cristallin des gouttes qui tombaient une à une de la stalactite sur la stalagmite rappelait encore un peu la vie.

C’est alors que Marie se rappela le vieux corbeau.

   Le vieux corbeau, dit-elle, il nous a vu entrer sous terre. Nous ne sommes pas perdus.

   Que veux-tu qu’un vieux corbeau puisse faire ? ricana Lucas.

   Mais c’est Corvusse, c’est un ami ! répondit-elle.

Lucas se mit à rire.

   Décidément tu as des amis partout, même chez les corbeaux ! Tu es une sacré fille !

La pensée qu’un vieux corbeau savait où ils étaient leur fit un peu oublier la situation sans issue dans laquelle ils se trouvaient. La vie continuait là-haut, à la surface de la terre.

   Peut-être va-t-il avertir Ernestine, reprit Marie. Alors nous serons sauvés !

   Comment pourrions-nous être sauvés par des animaux et surtout par une cane ? Tout cela n’a aucun sens.

Malgré tout cette pensée que là-haut sur la terre quelqu’un savait où ils étaient les avait un peu réconfortés. Couchés ensemble dans les bras l’un de l’autre, les deux enfants s’endormirent. Dans son rêve, Marie voyait Ernestine qui appelait tous les animaux de la forêt pour venir la secourir. C’était Suscrofa, le roi des sanglier, qui creusait une énorme tranchée et arrivait jusqu’à eux en grognant comme il n’avait jamais grogné, c’était Sammy le moustachu qui les rejoignait dans la grotte en tenant un vers luisant dans sa gueule. Même Ernestine arrivait à se faufiler dans les boyaux et lui disait : « Encore une belle sottise que tu as faite là ! » Puis le rêve dériva dans un sens plus pratique : dans la grotte, c’était la nuit perpétuelle, il fallait être capable de voir dans la nuit, seul un chat ou encore une chouette avait cette capacité. Elle se réveilla brusquement à cette pensée et elle secoua Lucas tout recroquevillé contre elle.

   Nous sommes sauvés ! Hamilcar va venir avec Yeux de lune et ils nous guideront dans le chemin.

   Arrête, personne ne viendra. D’abord un chat ou même une chouette ne voit pas dans le noir absolu, il leur faut une certaine clarté, un rayon de lune par exemple. Mais ici il n’y a pas de lune !

   Ce n’est pas vrai ! Ils trouveront une solution, on ne peut pas mourir comme cela. Il y a peut-être des animaux qui voient dans le noir absolu.

   Les chauves-souris ! Elles se repèrent par écholocation, elles n’ont pas besoin de lumière. C’est pour cela qu’elles aiment habiter dans des grottes. Mais jamais elles ne viendront jusqu’ici où elles n’ont rien à faire ! Elles préfèrent chasser les moustiques à la tombée de la nuit.

Pourtant cette idée des chauves-souris entrouvrit un filet d’espoir auquel les deux enfants se raccrochèrent désespérément comme à une bouée de sauvetage. Il leur fallait cela pour ne pas sombrer dans la folie, la peur irraisonnée du noir quand on ne sait même pas si c’est le jour ou la nuit dehors. Lucas dénicha l’endroit où tombait la goutte de la stalactite, il posa là sa main et réussit à récupérer un peu d’eau qu’il donna à boire à Marie, puis il recommença pour lui.

   Nous ne mourrons pas de soif, dit-il pour se rassurer.

   Oui, mais j’ai faim ! rétorqua Marie.

Et l’attente recommença, désespérante. C’était une nuit lourde, sans vie, sans rien que le bruit de la goutte d’eau. Alors Marie se mit à raconter des histoires, des histoires sans commencement ni fin, des histoires dans lesquelles Ernestine était le héros. Elle imaginait que ce qu’elle racontait était justement ce qui se passait là-haut, dans la lumière du jour, dans ce monde qu’ils avaient perdu. Ernestine avait été avertie par Corvusse, elle avait pris les choses en main, tout le monde s’était mobilisé, Hamilcar bien sûr qui n’avait pas peur de la nuit mais aussi ceux pour qui entrer dans une grotte relevait du cauchemar comme Gros Cochon Pigou, Caroline la vache, Paulette la jolie petite poule préférée de Marie. Médor le chien aboyait pour indiquer la direction à suivre et Jacquot lançait un cocorico vainqueur à l’entrée de la grotte. Et puis comme rien ne se passait, ceux de la forêt arrivaient en force avec Suscrofa, le roi des sangliers et même, à la surprise de Marie, Smirle, le renard que tout le monde détestait sauf elle parce qu’il avait une si belle queue.

 

Pendant ce temps, il se passait effectivement des choses à la surface de la terre ! Corvusse, sur lequel reposaient tous les espoirs des enfants, avait attendu jusqu’à la nuit et n’ayant rien vu ressortir de la grotte, il s’en était allé réveiller Ernestine au premier chant du coq. Au début la cane ne comprit rien à ce qu’il racontait. Elle était habituée à ce vieux corbeau qui radotait souvent, elle avait pitié de lui et faisait semblant de l’écouter mais elle ne tardait pas à plonger dans la mare pour ne plus l’entendre. C’est bien ce qu’elle faillit faire cette fois encore quand un mot du corbeau l’arrêta au dernier moment.

   Qu’est-ce que tu racontes ? Marie serait entrée dans une grotte et ne serait jamais ressortie ? Et avec Lucas en plus !

   C’est tout à fait cela, se rengorgea Corvusse, enchanté d’être pour une fois écouté.

   Mais qu’est-ce que c’est cette histoire de grotte ? s’inquiéta Ernestine. Je n’ai jamais entendu parler d’une grotte dans le coin !

   C’est une très vieille légende qui se transmet entre les générations de corbeaux depuis la nuit des temps. On dit qu’à une époque très ancienne des hommes pénétraient dans cette grotte avec des flambeaux. Une salle aurait été aménagée pour des cérémonies secrètes, une salle animée par les représentations de tous les animaux de la forêt. Et puis un jour un éboulement a fermé l’entrée de la grotte, seul reste un boyau étroit où un homme ne peut plus passer.

Ernestine l’écoutait avec attention, ce qui le fit se rengorger encore plus. Ce vieux corbeau bavard avait toujours rêvé être le héros d’une aventure palpitante et voilà que tout d’un coup il le devenait. Il était au cœur de l’affaire, tout dépendait de lui !

   Les enfants, reprit-il, ont pu pénétrer par ce boyau étroit. Je les ai vus disparaître sous terre.

Rien que cette pensée de disparaître sous terre fit frissonner Ernestine. Ce n’était pas son domaine, elle n’aimait pas le noir. Son plus grand plaisir était le vol, de concert avec Ernest, par un jour de beau temps au-dessus de la forêt jusque dans les montagnes. Là était la vie, pensait-elle, alors quelle idée de s’enfoncer sous terre.

   Encore une idée de ce garnement, murmura-t-elle. Il a certainement entraîné Marie dans cette aventure.

   Mon plumage est noir, pourtant je n’aime pas non plus le noir, dit Corvusse qui avait suivi la pensée d’Ernestine. Jamais je ne pénétrerai dans cette grotte !

   Ecoute, on va aller voir de quoi cela a l’air. Peut-être sont-ils déjà ressortis et tu m’auras fait faire du souci pour rien. J’aurais mieux fait de ne pas écouter ton bavardage !

Corvusse prit une mine renfrognée, sa belle aventure allait se terminer en tire-bouchon.

   Allons-y, reprit Ernestine, un petit vol me fera du bien. Ernest va garder les petits pendant mon absence.

La ribambelle de petits canards se récrièrent en disant qu’ils voulaient absolument venir aussi. Voir l’entrée d’une grotte les enchantait, ils s’imaginaient déjà entrer dans le souterrain et retrouver les enfants perdus. Mais Ernestine ne se laissa pas faire.

   Ce n’est pas possible, il faut voler pour aller jusque là-bas et vous ne savez pas encore bien voler. Vous resterez ici avec votre père. Et soyez sages, ne le faites pas tourner en bourrique !

   De toute façon, intervint le vieux corbeau, une grotte n’est pas le domaine du canard. C’est tout noir, on y voit rien.

   Mais alors Ernestine ne pourra pas pénétrer pas dans la grotte puisqu’elle est un canard ! se récrièrent les petits canetons.

   C’est vrai ce qu’ils disent, pensa Ernestine. Il me faut des yeux pour voir dans le noir.

Après un temps de réflexion, Ernestine décida de commencer par visiter la chouette, Yeux de lune, qui habitait dans un trou du vieux mûrier. Marie avait sauvé Yeux de lune quand il était bébé chouette. Il avait même eu l’honneur d’être accepté comme doudou chouette par la petite fille, alors, Ernestine en était sûre, il ferait tout pour la retrouver.

La chouette attendait au fond de son trou que la journée se termine pour commencer la chasse. Elle adorait ce moment fragile qui suit le coucher du soleil quand la nuit n’est pas encore complètement tombée. C’est aussi le moment où les chauves-souris entament la chasse aux insectes et se mettent à voler dans tous les sens. Parfois la chouette arrivait à en attraper une, ce qui avait l’avantage de varier son menu principalement composé de musaraignes.

   J’ai besoin de toi, lui dit Ernestine. Il faut sauver la petite Marie, elle est perdue dans la grotte. Tu apporteras les yeux qui me manquent ! Tu sauras voir dans la grotte.

La chouette n’osa pas refuser. Elle était du genre silencieux et n’aimait pas les bavards qui racontent sans cesse leurs vies. Pourtant elle savait bien qu’elle ne serait pas capable de voir dans la grotte où même la lumière des étoiles ne pénètre pas. Ses yeux lui permettaient de voir dans le clair-obscur de la nuit comme en plein jour, mais dans le noir absolu, elle serait aveugle tout autant que la cane.

Corvusse les conduisit au pied du grand rocher où, disait-il, avaient disparu les enfants. Ce fut un peu difficile pour Ernestine, elle perdit quelques plumes en accrochant ses grandes ailes dans les ronces. Leur arrivée provoqua une grande agitation dans la colonie de chauves-souris qui habitaient là, d’ailleurs ces dernières ne tardèrent pas à s’envoler bien que ce fut encore plein jour.

   Elles ont peur de moi, ricana Yeux de lune. Elles savent que j’aime bien en dévorer une à l’occasion.

Toutes les chauves-souris avaient disparu sauf une qui, accrochée à une aspérité du rocher la tête en bas, surveillait les intrus.

   C’est leur reine, intervint Corvusse qui connaissait les habitudes des chauves-souris. Elle s’inquiète de voir leur chambre à coucher envahie pour la deuxième fois après le passage des enfants.

Chacun à leur tour, ils allèrent jeter un coup d’œil dans l’entrée du boyau. Mais même Yeux de lune refusa d’aller plus loin.

   On ne peut même pas ouvrir les ailes, c’est trop étroit, dit-il pour s’excuser.

Visiblement ils étaient dans une impasse. Même avec une chouette, ils ne pouvaient pas pénétrer dans ce boyau. D’ailleurs rien que d’y penser, cela faisait encore frissonner Ernestine.

   Quelle idée quand même de s’enfoncer dans ce trou !

   Les hommes sont comme cela, dit sentencieusement Corvusse. Ils ne savent pas vivre chaque jour comme le précédent. Ils ont besoin d’aventures et parfois ce sont des aventures insensées !

   C’est curieux ce besoin d’aventures, commenta la chouette qui était un peu philosophe.

Pour elle, le plus grand plaisir dans la vie était de s’installer sur une branche d’arbre l’estomac plein après la chasse nocturne. Les yeux mi-clos, elle prenait alors une posture hiératique qui la faisait ressembler à un personnage fabuleux.

   Ce besoin m’effleure parfois, murmura doucement le vieux corbeau. On a l’impression alors que le temps se dilate. Marie appelle cela un effet de la conscience. Elle dit que nous, les animaux, en possédons peut-être quelques miettes. Ce sont ces miettes qui me permettent parfois de sortir du présent, de l’immédiateté.

   Bon ! Les corbeaux sont trop intelligents, leurs réflexions philosophiques ne mènent à rien ! s’écria Ernestine toujours pratique. Nous allons avertir Médor. Il saura guider les équipes de secours jusqu’à la grotte. Après il faudra bien que les hommes se débrouillent pour entrer.

 

C’était vrai. Depuis que Restitue avait donné l’alerte la veille au soir, des équipes de secours avaient été constituées et avaient commencé à fouiller les abords de la forêt. Personne ne savait où les enfants avaient bien pu aller, aussi on s’était éparpillé dans tous les sens. De son côté Restitue cherchait avec Médor. Elle espérait que celui-ci trouverait la trace de Marie. L’ennui était que des traces de Marie, il y en avait partout dans la forêt. La petite fille adorait s’y promener, elle affectionnait en particulier une clairière perdue au milieu des grands arbres où elle avait des rendez-vous avec les lapins sauvages et aussi avec Smirle, le renard à la belle queue rousse. Ainsi après avoir suivi des traces de Marie dans toute la forêt pour rejoindre chaque fois la fameuse clairière, Médor se retrouva complètement perdu, il ne savait plus de quel côté il fallait chercher. Alors quand il vit Ernestine atterrir juste devant lui, accompagnée de Corvusse et de Yeux de lune, il sut que sa tâche était terminée.

   Alors, vous les avez trouvés ? demanda-t-il. Je cherche partout depuis ce matin sans résultat. Pourtant je connais tous les coins que fréquente Marie ! Je ne vois qu’un endroit où ils peuvent être : c’est sous terre !

   C’est justement cela ! s’écria Ernestine. Ils ont disparu dans une grotte. Mais nous n’osons pas entrer, même la chouette n’ose pas.

   Moi j’entrerai et je les trouverai, fanfaronna Médor à son habitude. Montre-moi le chemin.

Bien sûr une fois devant le boyau obscur, Médor perdit tout son enthousiasme. Mais il avait conduit les hommes et ces derniers le félicitèrent, heureux enfin d’avoir trouvé une piste sérieuse. Mais ils déchantèrent vite. Chacun essaya de ramper dans la boue du boyau le plus loin possible, mais aucun, même Restitue pourtant svelte comme une jeune fille, ne réussit à progresser plus de quelques mètres. Une grande discussion s’ensuivit alors, chacun cherchant à se convaincre que le chien les avait conduit dans une impasse.

   Ce boyau est impraticable. C’est tout juste bon pour un chat !

   Pourtant le chien a senti l’odeur des enfants et puis regardez, les ronces ont été coupées, ils sont sûrement venus ici.

   Sans doute pour jouer, se faire un château imprenable comme ils disent, mais ils ne sont sûrement pas entrés dans ce trou. D’ailleurs rien ne dit qu’il conduit à une grotte. Ce chien est stupide !

Médor essaya bien de protester en se glissant dans le boyau aussi loin que son courage lui permît, mais rien n’y fit.

   Non décidément c’est une fausse piste, déclara celui qui dirigeait les recherches. Il faut tout reprendre à zéro.

Même Restitue hésita sur la conduite à tenir. Elle connaissait bien sa fille, son esprit d’aventure, son courage et elle imaginait bien les deux gamins enchantés à la perspective d’explorer une grotte et s’excitant l’un l’autre pour forcer le passage. Pourtant cela semblait impossible, le boyau se rétrécissait au point qu’il était inimaginable que même un enfant ait pu passer. Peut-être n’avait-elle pas bien observé le boyau, peut-être y avait-il une anfractuosité qui permettait le passage ? Mais même Médor n’avait rien trouvé ! Il faut dire que le pauvre chien avait bien trop peur du noir pour s’enfoncer beaucoup dans le souterrain. Alors Restitue finit par se laisser convaincre que cette grotte n’existait pas et que les enfants ne pouvaient pas avoir disparu sous terre.

Après avoir abandonné toute nouvelle tentative pour essayer de pénétrer dans cette grotte imaginaire, on ne sut plus que faire. On finit par penser à un enlèvement et des avis de recherche furent publiés.

 

Quand Ernestine comprit que l’option Médor avait échoué, elle fut désespérée. Le chien avait bien réussi à conduire les hommes à la grotte, mais ceux-ci refusaient d’y entrer ! Alors que pouvait-elle faire ? Elle ne connaissait rien aux grottes, elle avait peur de plonger dans les entrailles de la terre, son monde était à l’air libre, dans le vent, au-dessus des arbres. A quoi pourraient bien lui servir ses ailes dans une grotte !

Pourtant il fallait trouver impérativement une solution pour pénétrer dans cette grotte, et vite même parce qu’en ce moment les enfants perdus mourraient de faim. Rien que de les imaginer englués dans le noir, incapables même de se voir, cela lui donnait des frissons.

   Seule la chouette peut m’aider, décida-t-elle. Elle connaît le monde de la nuit, elle seule peut trouver la solution.

Mais Yeux de lune avait quitté la compagnie en douce comme à son habitude, sans que personne ne s’en rende compte. Cette histoire de grotte ne lui plaisait pas du tout et il n’avait aucune envie de mettre même le bout de son bec dans ce trou noir dont on ne devinait pas où il pouvait bien mener. Vraiment il n’était pas fait pour les aventures, il préférait de beaucoup observer l’agitation du monde perché sur la grosse branche du mûrier à proximité du trou qui lui servait de logis. Tout ce qu’il cherchait, c’était à se faire oublier, alors quand il vit Ernestine se poser une nouvelle fois au pied du mûrier, il en éprouva une grande inquiétude. On l’avait mandé une première fois et il avait failli, il n’avait pas osé pénétrer dans le boyau étroit et sombre malgré sa capacité, disait-on, à voir dans la nuit. Il avait alors espéré que l’intervention des hommes résoudrait le problème des enfants perdus et qu’on l’oublierait. Mais non ! Ernestine revenait à la charge pour lui dire que lui seul pouvait trouver la solution pour sauver les enfants.

   Ecoute, ajouta Ernestine, je te promets que tu pourras être encore une fois un doudou chouette. Mais d’abord il faut sauver Marie. On ne peut pas la laisser perdue dans le noir d’un souterrain.

   Mais que veux-tu que je fasse ? s’écria Yeux de lune. Je ne peux pas entrer dans ce souterrain, je n’y vois rien. Il faudrait pouvoir se repérer sans y voir…

   Se repérer sans y voir… répéta Ernestine songeuse. Qui pourrait faire cela ?

   Moi je sais ! s’écria Gros Cochon Pigou qui venait d’arriver en se dandinant.

Gros Cochon Pigou avait faim et cela excitait son esprit. Il avait même grandement faim, personne ne s’occupait de son repas et pour un cochon, c’est presque la fin du monde ! D’habitude la petite Marie ne manquait jamais de lui apporter sa nourriture favorite. En fait il mangeait n’importe quoi et Marie n’avait pas beaucoup de souci à se faire pour trouver ce qu’il aimerait le mieux, mais elle lui inventait des envies, elle voulait l’éduquer pour en faire un cochon gourmet ! Et maintenant cela faisait deux jours que Marie ne venait plus apporter l’écuelle devant sa bauge. Alors la faim le tenaillait et son humeur s’en ressentait.

   Il y a un animal qui peut le faire, reprit Gros Cochon Pigou, c’est la chauve-souris. Je l’ai appris du vétérinaire un jour qu’il conversait à son habitude avec Marie. Il paraît que la chauve-souris peut voler dans une grotte en s’aidant de son radar. Un mécanisme d’écholocation, ils appellent cela.

   Gros Cochon Pigou, tu m’étonneras toujours. On te croit abruti, toujours en train de chercher quelque chose à manger et voilà que tout d’un coup tu nous sors une idée de génie !

   Oui, reprit Gros Cochon Pigou tout fier d’être pris au sérieux pour une fois. Mais le problème est de trouver une chauve-souris qui veuille bien s’aventurer dans la grotte ? Elles habitent toujours dans des endroits impossibles, sous les poutres d’un grenier ou à l’entrée d’une grotte. En plus elles dorment toute la journée la tête en bas. Le soir elles s’envolent dans tous les sens, comme des éclairs noirs, à la recherche d’insectes.

   C’est vrai que je n’ai jamais conversé avec les chauves-souris, réfléchit Ernestine ennuyée. D’ailleurs je ne peux pas les connaître, elles se réveillent quand je m’endors ! Hamilcar peut-être pourrait réussir à les convaincre ? Comme elles, il adore la nuit.

   Non, non ! se récria le gros chat. Elles volent comme des éclairs noirs sans que je puisse seulement les tâter avec une griffe ! Seule la chouette les connaît. Elle aime bien s’en procurer une de temps en temps en apéritif !

   Hum, hum je ne suis pas sûre que ce soit le meilleur argument pour les convaincre, murmura Ernestine. A moins que…

Et Ernestine leva la tête vers Yeux de lune espérant recevoir un signe de sa part, mais celui-ci restait immobile sur sa branche dans sa position hiératique favorite. Les yeux à demi-ouverts, il regardait l’assemblée qui s’était petit à petit réunie juste en-dessous de lui. Parce que toute la ferme était là désormais, tous animés par un seul but : sauver la petite Marie. Bien sûr chacun avait ses raisons pour aimer la petite fille, ainsi Hamilcar qui ne pouvait plus ronronner à son aise depuis sa disparition, Gros Cochon Pigou qui errait comme une âme en peine tout en criant famine, Caroline la vache qui adorait tellement la caresse de Marie sur son pis au moment de la traite, Jacquot le coq qui, emporté par la tristesse ambiante, en arrivait à oublier son chant matinal et même Trottemenue, la petite souris, qui se sentait perdue maintenant qu’elle n’avait plus la petite caresse quotidienne. Mais plus que ces contacts physiques, c’était cette amitié qu’avait su répandre autour d’elle la petite fille qui manquait désormais. Elle avait donné à chacun une parcelle de conscience et, en son absence, cette parcelle s’évaporait lentement laissant les pulsions brutes reprendre le pouvoir sur le désir. Et qu’est-ce que le désir si ce n’est une pulsion qui a pris conscience d’elle-même. N’est-ce pas là la source des rêves ? Oui ! Tout le vivant de la ferme participait ainsi aux rêves de la petite fille !

Finalement Yeux de lune se décida. Il changea de position sur sa branche, ouvrit ses ailes et prit son vol, un vol silencieux à son habitude, si silencieux que personne ne s’aperçut de son départ. Sauf Ernestine qui sut tout de suite qu’elle avait gagné !

Et c’était vrai !

Comme on la regardait sans comprendre, elle s’expliqua :

   Yeux de lune saura convaincre les chauves-souris d’entrer dans la grotte à la recherche des enfants perdus.

   Je me demande bien pourquoi les chauves-souris lui obéiraient, répéta Hamilcar. Il en fait souvent son repas.

Mais Ernestine n’en dit pas plus. Sans savoir pourquoi, elle était sûre que Yeux de lune réussirait.

Quand Yeux de lune arriva à l’entrée de la grotte, là d’où partait le boyau étroit des enfants, les chauves-souris, qui dormaient tranquillement la tête en bas, s’envolèrent dans tous les sens. Elles n’avaient certainement pas envie de servir de petit-déjeuner à la chouette ! Seule la reine des chauves-souris resta suspendue au plafond du rocher, elle regardait Yeux de lune avec le plus profond mépris, elle savait bien qu’un seul coup d’aile lui permettrait d’éviter les serres aiguisées si ce dernier attaquait. C’était la chauve-souris la plus agile de toutes, d’ailleurs Marie, qui aimait observer la chasse de chauves-souris le soir, l’avait distinguée pour son vol acrobatique, elle lui avait même trouvé un nom : Chibelle.

   Que viens-tu faire ici ? demanda la reine des chauves-souris. Ce n’est pas ton territoire de chasse. De toute façon, posé comme tu es là en-bas, tu n’as aucune chance pour m’attraper. Tu ne sais chasser qu’à l’affût. Il te faut une proie toute disponible sur laquelle tu peux fondre comme une pierre et l’attraper avec tes serres, ce n’est pas malheureusement pas notre cas, nous dormons toujours suspendues au plafond !

Yeux de lune faillit s’énerver, il envisagea même d’essayer malgré tout d’attraper cette impudente avec son bec. Mais il se retint.

   C’est une affaire compliquée, dit-il en forçant sa voix à être aimable. Deux enfants sont entrés dans la grotte par le trou juste en dessous de toi. Ils sont perdus et nous devons les aider à sortir.

   Ce n’est pas mon affaire, déclara Chibelle toujours furieuse contre la chouette qui avait interrompu son sommeil diurne.

   Mais il s’agit de Marie, la petite fille qui te parle chaque soir quand tu chasses le moustique.

   Quoi ! Tu ne pouvais pas le dire plutôt ! s’écria Chibelle qui avait depuis longtemps repéré Marie et rêvait d’être son amie. Il faut y aller tout de suite. Nous seuls savons nous diriger dans une grotte.

Ce fut vite fait : la reine des chauves-souris battit le rappel et rassembla une petite troupe. Les chauves-souris s’engouffrèrent sans hésiter dans le fameux boyau qu’avaient suivi les enfants et d’où ils n’étaient jamais sortis.

 

Pendant ce temps, les enfants sommeillaient au pied de la stalagmite. La goutte d’eau qui tombait régulièrement de la stalactite juste au-dessus les accompagnait dans leur sommeil. C’était le seul bruit qu’ils pouvaient entendre dans le silence de la grotte, le seul bruit qui pouvait leur rappeler la vie là-haut, à la surface de la terre. « Enterrés vivants, avait dit Marie en sanglotant dans les bras de Lucas, nous sommes enterrés vivants ! On ne sait même pas si c’est le jour ou la nuit ! » Ils avaient bien tenté de ramper dans l’obscurité, cherchant leur chemin à tâtons, mais ils n’avaient réussi qu’à se cogner contre les rochers qui encombraient le fond de la grotte et finalement avaient tourné en rond, se retrouvant après chaque tentative au pied de leur stalagmite.

   Seule une chauve-souris pourrait nous sortir d’ici ! » s’était alors écrié Marie.

Elle se rappelait le système d’écholocation qu’utilisent les chauves-souris et que lui avait expliqué le vétérinaire. Et elle se rappela Chibelle qui sillonnait le ciel pâle après le coucher de soleil.

   Mais pourquoi prendrait-elle la peine de venir nous chercher ? Elle n’a rien à faire dans cette grotte, il n’y a pas de moustiques à manger… J’aurais dû en faire une amie, même un doudou chauve-souris, et elle serait venue nous chercher. Maintenant c’est trop tard.

Alors, acceptant leur défaite, les deux enfants se rendormaient épuisés par les émotions.

Ce fut le frôlement d’une aile de chauve-souris qui réveilla Marie. Quelque chose de chaud et nu caressait son visage : dans la nuit opaque de la grotte elle aurait pu avoir peur, une peur instinctive quand quelque chose qu’on ne voit pas vient vous palper, elle aurait pu sauter le l’air, donner une claque à cet objet inconnu et peut-être l’écrabouiller, perdant ainsi toute chance de revoir la lumière du jour. C’est fragile une chauve-souris. Mais non ! Marie sut tout de suite qu’il s’agissait de Chibelle ! Cela entrait dans la suite de son rêve.

Commença alors le sauvetage. Ce fut un long processus que les enfants faillirent plusieurs fois abandonner, épuisés et découragés. Chibelle assurait son vol grâce à l’écholocation, elle repérait le passage entre les stalagmites, trouvait le boyau permettant d’accéder à la salle suivante, là d’autres chauves-souris l’attendaient pour lui indiquer le chemin. Mais ce qui était facile pour la chauve-souris était effroyablement difficile pour les enfants qui ne voyaient rien. Complètement aveugles, ils avaient les plus grandes peines à suivre les sons que leur faisait parvenir Chibelle sous la forme de petits grincements. Ils leur fallait louvoyer entre les stalagmites qu’ils ne voyaient pas, ramper après s’être cognés la tête au plafond, bref ce fut couverts de bleus et les vêtements déchirés qu’ils émergèrent finalement du trou qui menait à la lumière.

Le retour à la ferme fut triomphal. Ernestine menait la marche suivie de Gros Cochon Pigou qui portait sur son dos la petite Marie épuisée. Lucas suivait comme il pouvait tout en se faisant du souci sur la punition qui ne pouvait pas manquer de lui tomber dessus, il avait certainement pris des risques inconsidérés. Les chauves-souris avaient disparu sans doute retournées dormir, pendues la tête en bas à leur rocher favori et bien au chaud enveloppées dans leurs ailes.

   Mais où est Chibelle ? s’inquiéta Marie en arrivant à la ferme. C’est grâce à elle que nous sommes ici, elle était dans mon rêve, elle seule pouvait nous sauver. Pourquoi n’est-elle pas avec nous, je voudrais tellement la remercier !

Mais la reine des chauves-souris estimait sa mission terminée et avait rejoint sa bande pour dormir. La petite fille n’avait plus besoin qu’on l’aide à se diriger maintenant qu’elle avait retrouvé la lumière du jour, alors Chibelle était retournée se pendre par les pattes, la tête en bas et bien enveloppée dans ses ailes qui faisait office de sac de couchage, à sa place favorite que les autres chauves-souris se gardaient bien d’occuper. Le soir venu, elle profiterait de son premier vol pour retrouver Marie dans la cour de la ferme. Elle la frôlerait alors dans les arabesques qu’elle aimait dessiner dans le ciel à la recherche de moustiques. Marie lui parlerait et dans ces éclats de voix Chibelle discernerait l’amitié que la petite fille cherchait à partager avec elle. Une force mystérieuse la pousserait alors à dessiner chaque arabesque plus belle que la précédente.

Pourtant ce soir là, Marie ne parut point dans la cour comme d’habitude. Epuisée par son aventure dans la grotte, elle s’était endormie sans aller dire bonsoir à tous ses amis de la ferme. Alors Chibelle osa quelque chose qu’elle n’avait jamais osée : elle vola directement par la fenêtre ouverte et vint se poser sur le lit de Marie, juste contre le corps tout chaud de la petite fille. Hamilcar, déjà bien installé, n’osa pas la déranger et même se mit à ronronner encore plus fort ! Ainsi le lendemain matin Marie découvrit qu’elle avait un nouveau doudou, un doudou chauve-souris !

 

Plus tard, quand les enfants eurent raconté les merveilles qu’ils avaient découvertes dans cette grotte, il fut décidé agrandir le trou d’accès afin de permettre aux grandes personnes de visiter. La grotte fut vite qualifiée de référence historique par le nombre et la beauté des peintures rupestres.

   C’est grâce à l’éboulement qui a bouché l’entrée ne laissant qu’un étroit boyau que ces peintures ont été si bien conservées, raconta le vétérinaire à Marie après qu’il eut mené avec elle sa propre exploration de la grotte. Ces peintures ont été réalisées par des hommes préhistoriques, des hommes qui vivaient à l’âge de pierre, le paléolithique, vraisemblablement.

   Mais que cherchaient-ils en peignant le rocher au fond d’une grotte où on ne voit rien ? s’inquiéta Marie.

   Il y a un aspect religieux. La grotte reste immobile, son temps n’est pas le nôtre. Les hommes à cette époque l’avaient compris, pour eux la grotte représentait une permanence immuable, ce sens de l’éternité leur faisait croire qu’elle hébergeait les dieux qui sont à la source de tout.

   Mais pourquoi ont-ils peint des animaux, insista Marie. Regarde, on voit là un rhinocéros, une antilope, même un chat ! L’ancêtre de Hamilcar !

   Les hommes, à l’époque, vivaient dans un monde enchanté. La nature, les animaux qu’ils côtoyaient, faisaient partie de ce monde.

   Mais c’est justement comme cela que je vois le monde ! s’écria la petite fille.

   Oui ! Tu as cette capacité de sentir la vie, une simple petite souris peut t’émouvoir ! Sans doute oublieras-tu cela quand tu vivras dans la ville et que seuls compteront tes relations avec la société des hommes. C’est la tendance de l’humanité à oublier qu’elle est partie prenante dans la nature. Les animaux comme les plantes ne comptent plus que comme des objets au service de l’homme pour le nourrir ou le distraire. Tout ce qui est consommé est standardisé ! D’ailleurs cette perte dans la diversité biologique fait peser un risque énorme sur l’avenir de la planète.

Marie écoutait sans trop faire attention, elle avait l’habitude des divagations du vétérinaire. En général elle se débrouillait pour ne pas l’engager dans ce genre de dissertation, mais le cas de la grotte était trop nouveau et elle n’avait pas su l’arrêter au bon moment !

   Les développements formidables des sciences et des technologies, reprit le vétérinaire sur sa lancée, ont propulsé l’homme dans un monde artificiel, un monde virtuel où lui seul existe.

Marie resta songeuse. Elle avait maintenant un doudou chauve-souris, n’était-ce pas ce qu’il y avait de plus précieux !

Le vétérinaire, quant à lui, ne tarda pas à être nommé conservateur de la grotte.


La grève des poules 

 

 

L’incendie avait abîmé une bonne partie de la maison et Marie dût attendre quelques mois avant de retrouver sa chambre, une chambre entièrement reconstruite, toute belle, toute neuve et dans laquelle elle ne se reconnut point. Elle se mit à sangloter, emportée par un de ces caprices qui la prenait parfois quand les choses n’allaient pas comme elle voulait.

   Ce n’est pas ma chambre ! disait-elle entre deux sanglots. Je ne retrouve pas mes cachettes secrètes, le plancher ne craque plus là où j’avais l’habitude, la cheminée a disparu, tout est lisse, trop propre ! Même le lit a changé et il n’y a plus le creux entre deux ressorts où j’aimais me lover avec mes doudous. D’ailleurs les doudous ne viendront plus, ils auront peur de cette chambre inconnue. Oui ! J’ai tout perdu !

Heureusement les doudous revinrent. Le premier fut bien sûr Hamilcar, trop content de retrouver son coin favori sur le lit pour ronronner à son aise. Sammy le moustachu ne tarda pas à le rejoindre et même Yeux de lune fit une petite visite un soir avant de partir en chasse. En fait la nouvelle chambre de Marie était délicieusement jolie et elle se laissa facilement apprivoiser. Bientôt la petite fille s’y sentit tellement bien qu’elle ne voulait plus se lever le matin !

Ainsi la vie reprit son cours comme avant l’incendie et le petit monde de la ferme poussa un soupir de soulagement. Ernestine envisagea même de partir en vacances. Ernest songeait parfois à son amie Cunégonde, la truite, et Ernestine savait qu’un vol jusqu’au lac de son enfance lui ferait tellement plaisir.

Un incident survint alors qui bouleversa tous ces plans. Même Marie ne pensa plus à chercher des cachettes dans sa chambre sans jamais en trouver. L’origine de cet incident fut la visite d’une poulette étrangère, une poulette toute blanche, jolie comme un cœur mais qui boitait bas et laissait traîner une aile qui avait sans doute été cassée et s’était mal réparée. Le plus excité de cette visite fut d’abord Jacquot, notre coq. Il voyait déjà cette poulette rejoindre son harem. « J’en ferai ma préférée ! » chanta-t-il dans un cocorico retentissant. Paulette qui avait ce statut jusqu’à maintenant en fut tellement jalouse qu’elle jura de se venger. « Je vais faire la grève de l’amour, ça lui apprendra ! » fut la première idée de vengeance qui lui vint à l’esprit.

Mais la poulette toute blanche ne venait pas pour le coq. Elle passa devant lui sans même le regarder ! Pourtant Jacquot s’était dressé sur ses ergots et avait sorti tous ses atours. Il était magnifique, ébouriffant même avec sa crête toute rouge, ses ailes un peu ouvertes pour mieux en faire admirer les longues rémiges et sa queue fièrement dressée dont les longues plumes retombaient dans un feu d’artifice de couleurs. Alors imaginez sa surprise quand il comprit que rien de tout cela n’intéressait la poulette. Furieux, il voulut lui donner une leçon à coups de bec quand Ernestine l’arrêta d’un geste de l’aile. Visiblement la pauvre petite poulette ne venait pas pour séduire le coq mais bien plutôt pour chercher de l’aide et ce fut à Ernestine qu’elle s’adressa.

   C’est un rat qui m’a parlé de toi, dit-elle en faisant une petite révérence devant la cane. Il s’était introduit dans l’usine où je travaille en creusant un trou sous le mur. Il cherchait des œufs, des œufs tout frais qu’il aime manger coque et dans l’usine, ce ne sont pas les œufs qui manquent !

   Ce doit être Sammy le moustachu, interrompit Ernestine. Mais continue, que t’a-t-il dit ?

   C’est cela : Sammy le moustachu, un vieux rat très sage avec de belles moustaches blanches. Son arrivée a provoqué chez les poules une excitation folle. Pour nous qui ne connaissions que l’intérieur de l’usine avec sa chaîne de ponte et sa chaîne d’alimentation, nous découvrions avec ce vieux rat qu’il existait un monde extérieur peuplé d’autres êtres que des poules. Nous l’avons laissé se régaler de quelques œufs coques, mais après qu’il se fut rassasié, il nous regarda avec commisération. « Comment pouvez-vous vivre enfermées dans cette usine ? nous a-t-il dit. Je suis sûr que vous ne savez même pas ce qu’est une fleur dans une prairie ! Comment diable pouvez-vous supporter une telle vie ? » Cette question nous a sidérées, nous comprenions soudain que le monde ne se limitait pas à notre usine, que nous pourrions être ailleurs, qu’il y avait d’autres vies possibles ! Ce fut alors un caquetage effarant, toutes les poules se mirent à poser des questions et à se disputer sur les solutions possibles. Ce caquetage produisit un tel vacarme que le fermier, affolé par le bruit, vint voir ce qui se passait. Pourtant il vient rarement et encore en se pinçant le nez tellement ça sent mauvais. Du moins c’est ce qu’il dit parce que nous, nous ne sentons rien.

   Mais comment es-tu venue ici ? demanda Ernestine.

   Sammy le moustachu nous a dit avant de s’en aller et après avoir gobé encore deux ou trois œufs, que la « vie en boite » que nous menions ne nous laissait aucune possibilité de rêve. Comme nous le regardions sans comprendre, il a ajouté  : « Désignez une poule ambassadrice, et aidez la fuir. Elle ira voir Ernestine, la cane de la ferme. Vous trouverez bien un moyen de la faire sortir de l’usine si vous y contribuez toutes ! » C’est ainsi que je fus désignée comme ambassadrice pour venir te voir.

   Mais c’est quoi cette « usine » ? interrompit encore Ernestine. Et je n’ai jamais entendu parler d’une « vie en boite » !

A ce moment là Marie survint, visiblement à la recherche de quelqu’un pour jouer. Quand elle aperçut la petite poulette toute blanche, elle se précipita vers elle.

   Mais d’où vient cette petite poulette, s’écria-t-elle. Je ne l’ai jamais vue dans le harem de Jacquot ! Elle est toute jolie, il faut que je lui donne un nom, pourquoi pas Poupounette ?

Marie donnait un nom à toutes ses relations dans le monde animal. C’était une manière de les faire exister différemment. « C’est pour les faire participer à tes aventures ! En leur donnant un nom, tu leur donnes un peu de conscience, tu les fais être ! » se moquait gentiment son ami le vétérinaire.

Ainsi nommée, Poupounette ne tarda pas à comprendre qu’elle entrait dans le cercle des amis de Marie. Encouragée par Ernestine, elle oublia sa frayeur initiale quand la petite fille s’était précipitée vers elle et elle se laissa gentiment caresser.

   Mais tu boites et ton aile est abîmée, s’écria Marie. Que s’est-il donc passé ? Attends, je vais aller chercher le vétérinaire. Il est ici aujourd’hui pour une vache en train de vêler.

Mais le vétérinaire était de mauvaise humeur, le vêlage avait été difficile et il était fatigué. Marie eut beau prendre Poupounette dans ses bras et lui indiquer la patte tordue et l’aile abîmée, il se mit à rire.

   C’est à cause de cette poule que tu me fais venir ? Là d’où elle vient, il y en a deux mille ! Alors on ne va pas s’occuper d’une simple patte tordue et d’une aile abîmée. D’autant plus que dans la boite où elles logent, les poules n’ont même pas la place pour ouvrir les ailes !

   Qu’est-ce que c’est que cette histoire de boite ? s’énerva Marie.

   J’appelle cela l’élevage en boite, une façon imagée de décrire la réalité. Il s’agit d’un élevage intensif de poules, un élevage en batterie. Cela consiste en un grand bâtiment fermé dont on ne voit rien de ce qui se passe à l’intérieur. On dirait une sorte de machine dans laquelle on fait entrer de la nourriture par un bout et dont il sort des œufs à l’autre bout. Cela marche tout seul comme une mécanique bien rodée. Seulement il ne faut pas regarder ce qu’il se passe à l’intérieur parce que c’est un cauchemar !

Le vétérinaire s’interrompit dans sa description à cause de Poupounette qui s’était mise à trembler comme une feuille.

   Regarde la, elle a compris de quoi je parle, elle se rappelle sa vie cauchemardesque dans l’usine à oeufs. Elle n’est pas habituée au monde extérieur, tout lui fait peur. Il faudra bien la nourrir et la cajoler pour qu’elle puisse apprendre à vivre de façon normale.

   Elle a le bec cassé, remarqua alors Marie.

   Oui, c’est l’habitude de couper le bout du bec des poules élevées en batterie. Sinon elles pourraient se blesser. Imagine seulement la surpopulation qui habite là-dedans. En fait pour limiter les risques, les poules sont enfermées ce que j’appelle des boites. Ce sont des petites cages grillagées disposées en ligne. Il y a une dizaine de poules par cage et ces cages sont suffisamment petites pour les empêcher de trop bouger, il n’est évidemment pas question qu’elles ouvrent les ailes ! Les cages sont alignées dans le bâtiment sur plusieurs étages de façon à ce que les œufs pondus tombent à travers les trous du grillage sur la bande de roulement qui les emmènent vers le tri et l’empaquetage.

   J’espère qu’il y a quand même des fenêtres…

   Non ! Elles ne connaissent pas la lumière du jour, seulement celle d’une lampe. En plus cette lampe reste allumée plus longtemps qu’un jour normal pour les empêcher de dormir, comme cela elles pondent plus d’œufs. A part la lampe, leur horizon se limite au grillage de la boite, elles ne savent même pas que l’herbe existe et qu’on peut courir en battant des ailes ! A ce régime elles deviennent vite folles et peuvent se blesser mutuellement. C’est ce qui a dû arriver à ta petite poulette. Je me demande comment elle a pu sortir celle-là ? Peut-être des rats ont-ils percé un trou ? Je sais qu’ils font parfois des incursions pour dérober des œufs. Mais je pense que c’est plutôt grâce à un instant d’inattention du fermier. Elle a dû s’échapper pendant qu’on retirait des poules devenues inaptes à la ponte.

   Pourquoi les enfermer comme cela ? demanda encore Marie.

   Pour faire des œufs à la chaîne. Ces poules sont des machines à produire des œufs. Des œufs qu’elles ne peuvent pas garder, il n’est pas question qu’elles prennent idée de couver ! Comme je disais, les oeufs tombent à travers le grillage de la cage sur un ruban qui les emmène automatiquement vers la sortie de l’usine. Ils sont alors triés automatiquement en fonction de leur taille et empaquetés.

   Mais comment fait-on pour qu’il n’y ait que des poules dans l’usine et pas de poulets ? demanda Marie toujours pragmatique. D’habitude c’est tout mélangé.

   Oh ! C’est simple. Le tri se fait sur les poussins tout juste éclos. On élimine les males. Mais il n’y a pas que des usines à œufs, il y a aussi des usines pour fabriquer des poulets, dans celles-là on garde tous les poussins.

   Alors il y a aussi une usine pour fabriquer les poussins ?

   Oui bien sûr. C’est l’usine réservée pour la reproduction. Les poules sont mélangées par groupe de quinze avec des coqs. Elles sont chargées de produire les œufs destinés à faire des poules pondeuses ou des poulets de chair comme on dit.

   Au moins dans cette usine, les poules peuvent couver !

   Tu rêves ! Ce ne serait pas assez rentable ! Les poules sont faites pour fabriquer des œufs, pas pour couver ! Les œufs sont tous rassemblés dans des couveuses artificielles. On n’a pas besoin de poules couveuses qui perdraient leur temps plutôt que de pondre !

   Quand même les poules doivent avoir envie de couver ?

   Oui, mais on les en empêche. On enlève leurs œufs pour les décourager et on applique des traitements hormonaux.

Marie resta un moment pensive, cette histoire la dépassait un peu. Jamais il ne lui serait venu à l’esprit de considérer une poule comme une machine à faire des œufs ! Bon elle aimait bien voler leurs œufs, elle adorait surtout les œufs coques tout comme Sammy le moustachu, mais pour que ces œufs coques soient bons, il lui semblait que la poule devait être heureuse. « Oh bien sûr, pensa-t-elle, c’est toujours une vie de poule, ça n’a rien à voir avec la vie d’une petite fille, mais quand même la vie d’une poule heureuse nécessite de pouvoir courir, ouvrir les ailes et même voler un peu ! Quelle idée de considérer les poules pour comme des machines à faire des œufs ! »

   Pauvre Poupounette ! dit-elle alors. Heureusement qu’elle a réussi à s’enfuir ! On va la soigner, maintenant elle sera libre de vivre comme elle veut !

Le vétérinaire n’avait plus rien à dire et il se préparait à partir quand Marie le retint vivement.

   Je ne peux pas croire à cette histoire d’usine à œufs tant que je ne l’ai pas vue, déclara-t-elle.

   C’est facile, le bâtiment est caché derrière la colline. Plusieurs fermiers se sont associés pour investir dans sa construction et, comme ils ont peut-être un sentiment de culpabilité envers les poules, ils ont décidé de cacher leur élevage en batterie aux regards. Bon, je plaisante, c’est plutôt qu’une telle accumulation de poules finit par sentir mauvais. Mais ne t’inquiète pas, on ne mettra jamais Ernestine dans une boite et tu pourras garder Poupounette dans le harem de Jacquot.

Ernestine se mit alors à cancaner furieusement, ce qui fit rire Marie.

   Elle a compris ce que vous avez dit et elle est furieuse ! s’exclama-t-elle. Je crois qu’elle ne supporte pas cette histoire d’usine.

   Ecoute petite fille, je suis d’accord avec Ernestine et je n’aime pas ce type d’élevage. Mais c’est, paraît-il, un progrès de la civilisation ! On asservit les poules pour produire plus, c’est le maître mot de notre société ! Et moi, mon métier, c’est d’aider les fermiers pour que ces milliers de poulettes ne meurent pas dans une épidémie.

   Pauvres poules qui ne voient jamais la lumière du jour et ne savent même pas à quoi ressemble le monde.

   Ce sont de bonnes ouvrières. Si elles veulent se plaindre du traitement qu’on leur fait subir, elles n’ont qu’un moyen : faire la grève ! Mais pour cela il leur faudrait une parcelle de conscience.

   Une grève des œufs ? s’écria Marie. Voilà la solution ! Je serai leur représentant syndical !

   Ce n’est pas si simple, sourit le vétérinaire. Comment une poule peut-elle arrêter de faire des œufs quand elle en fabrique un tous les deux jours ?

   Si elles sont décidées, elles y arriveront ! affirma Marie.

Le vétérinaire haussa les épaules, tout ceci n’avait aucun sens. Il se contenta d’examiner la petite Poupounette qui se laissa gentiment faire.

   Dans le harem de Jacquot, elle se remettra vite de ses blessures, dit-il. Le soleil, la liberté de gratter le sol, le plaisir de battre des ailes et de se rouler dans la poussière, voilà ce qu’il lui faut !

Ainsi Poupounette resta dans la ferme. Elle devint vite la plus jolie poule du harem de Jacquot, elle profita même tellement de cette nouvelle vie en liberté que les œufs qu’elle pondait régulièrement furent bientôt reconnus comme les plus beaux œufs jamais pondus. Cela étonna grandement Restitue qui en fit la remarque à son mari.

   As-tu remarqué la poulette qui s’est enfuie de ton élevage en batterie ? Elle pond maintenant les plus beaux œufs que j’ai jamais vus ? C’est au point que les clients ne veulent plus que ceux-là ! Ils préfèrent payer plus cher pour ceux-là plutôt que pour des œufs de ton usine !

Marie, qui avait entendu cette remarque, l’enregistra dans un coin de sa tête. Elle n’était finalement pas allée visiter l’usine à poules, cela lui faisait peur. Pourtant elle ne pouvait pas oublier la description qu’en avait fait le vétérinaire, elle en rêvait parfois la nuit dans des cauchemars affreux dans lesquels on faisait vivre des petites filles dans de sombres cages étroites. Elle aurait aimé en parler avec sa maman, mais Restitue refusait toute discussion sur le sujet, cette usine n’avait rien à voir avec l’existence chérie d’une petite fille.

 

Pendant ce temps l’usine à poules continuait à fonctionner pour le plus grand bénéfice de l’association des fermiers. Elle ingurgitait sans problème la nourriture pour volaille dont on la gavait et elle produisait chaque jour ses centaines d’œufs. Les oeufs sortaient du cloaque à l’autre bout de l’usine avec les déjections des poules que les fermiers récupéraient pour fertiliser leurs champs.

Quant à Poupounette, elle en était encore tout à son ravissement devant cette nouvelle vie hors de l’usine. Jacquot était aux petits soins pour elle et la protégeait des autres poules un peu jalouses. Le vétérinaire avait raison, elle retrouva vite une bonne santé, son aile réparée lui permettait désormais de voler sur les perchoirs du poulailler. « C’est là, perchée sur une barre et bien à l’abri, que le sommeil est le meilleur » disait-on dans le monde des poules. Poupounette claudiquait toujours un peu mais cela ne l’empêchait pas de se rouler dans la poussière. « C’est notre façon de nous laver » lui avaient enseigné ses compagnes.

Parfois Poupounette se rappelait ses anciennes amies qui ne connaissaient que la vie dans ces cages étroites où le soleil était remplacé par une lumière artificielle. Une vie sans ciel, sans nuages, sans pluie, sans saison même ! La température était toujours la même et la durée artificielle du jour optimisée pour la production d’œufs.  « Notre usine à poules n’a jamais sorti autant d’œufs ! » se félicitaient les fermiers lors des réunions périodiques consacrées à la gestion de l’usine à pondre.

Quand la mémoire du traumatisme qu’elle avait vécu devenait trop angoissante, Poupounette allait se confier à Ernestine.

   Tu comprends, dans cette usine nous ne connaissons même pas la pluie ! Il fait toujours chaud et il n’y a presque pas de nuit. Le sol est constitué d’un grillage à travers lequel passent les œufs que nous pondons. On marche difficilement sur ce grillage et puis imagine que nous ne connaissons même pas le plaisir de déterrer un vers de terre ! Ni de se rouler dans la poussière comme font les poules normales. Parfois l’envie peut nous prendre de faire un nid mais cela reste un rêve fugace vite oublié. Cette usine nous réduit à de simples machines à pondre ! Et dès qu’une poule ne pond plus, on l’envoie automatiquement vers la déchetterie ! Ce n’est pas juste, la vie mérite mieux… ne serait-ce que voir au moins une fois un coucher de soleil !

Ernestine vivait mal ces remarques de Poupounette. Elle aussi ses nuits étaient remplies de cauchemars dans lesquels elle s’imaginait être enfermée dans une usine au milieu de centaines d’autres canes, sans même avoir assez de place pour ouvrir une aile. Dans ce cauchemar, elle voyait ses canetons à peine éclos disparaître dans un trou dont on ne voyait pas le fond.

Gros Cochon Pigou aussi comprit un jour que cette histoire d’usine pouvait bien lui arriver. Ce fut quand il entendit le vétérinaire parler de cochons élevés en batterie comme les poules, des cochons tellement serrés les uns contre les autres qu’ils ne pouvaient même pas se retourner. « Cela facilite le ramassage du lisier, expliquait le vétérinaire aux fermiers intéressés. Le lisier est emporté sur un tapis roulant et sort par le trou prévu à cet effet pour tomber dans le cabinet-camion. »

Ce jour là Gros Cochon Pigou comprit que l’usine à cochons pourrait bien voir le jour tout comme l’usine à poules. Il s’en alla immédiatement confier son inquiétude à Ernestine.

   Il faut faire quelque chose pour cette usine à poules, déclara-t-il. Sinon on nous mettra bientôt tous dans des boîtes où nous ne verrons plus le soleil, il y aura une usine pour cochons, une usine pour canards…

   Arrête, s’écria Ernestine, j’ai bien compris. Mais que peut-on faire ?

   La grève ! déclara Jacquot qui venait de se joindre à la conversation. Les poules doivent faire la grève ! Cela arrive parfois dans mon harem et je suis alors obligé de briser leur grève à coups de bec !

Ernestine lança au coq un regard furieux. Elle cancana toute une série d’injures dont l’ensemble pourrait se résumer comme suit :

   Voilà une remarque du male orgueilleux qui veut son harem à sa disposition tous les jours à toute heure !

   C’est vrai, reconnut Jacquot un peu humilié, je ne supporte pas les poules qui font la grève du coq. De toute façon dans cette usine il n’y a pas de coqs, il n’y a donc pas grève possible !

   La seule grève qui aurait un effet serait la grève des œufs, reprit Ernestine, c’est le vétérinaire qui l’a dit. Mais comment empêcher une poule de faire des œufs ? Nous allons demander au vieux Corvusse. Il connaît tant de choses, peut-être aura-t-il une idée.

Justement Pica, la pie, venait d’arriver et Ernestine savait que c’était le meilleur moyen pour faire venir Corvusse

Il faut dire que Pica était en quelque sorte la journaliste de service. Très curieuse, elle ne manquait jamais une réunion autour d’Ernestine, il y avait toujours une information à glaner qu’elle pourrait ensuite répéter dans toute la campagne et même jusqu’au fin fond de la forêt.

   Pica, lui dit Ernestine, tu vas aller chercher Corvusse, le vieux corbeau. Nous avons besoin de lui pour une affaire d’usine à poules.

Pica n’en demanda pas plus. Elle s’envola vers la forêt en répétant sans cesse : « Ernestine est sur une affaire d’usine à poules. Corvusse est le seul à pouvoir l’aider ! » Or Corvusse était sensible à sa personne. Le fait qu’Ernestine parle de lui comme un être indispensable ne pouvait que le flatter. Quand il entendit le message de Pica, il se rengorgea, lissa ses vieilles plumes, dressa sa queue un peu rabougrie et prit son vol vers la ferme persuadé d’être le héros d’une histoire !

L’accueil que reçut le vieux corbeau le conforta dans cette appréciation de lui-même. Il faut dire qu’Ernestine avait fait les choses en grand : tous les canetons étaient là pour le saluer avec Ernest en tête, Jacquot avait rassemblé son harem et mit Poupounette en avant pour l’accueillir avec une jolie petite révérence. Corvusse, de plus en plus imbu de lui-même, ne pouvait pas imaginer que les gloussements des poules cachaient des rires à n’en plus finir ! Les poules avaient des excuses pour ce comportement peu gracieux, comment en effet pouvait-on prendre au sérieux ce vieux corbeau qui disait être le plus beau quand il ne lui restait que deux plumes sur la queue !

Heureusement Ernestine s’empressa de faire taire les poules. Corvusse allait bien finir par comprendre qu’on se moquait de lui, il fallait vite entrer dans le vif du sujet.

   Corvusse, tu es le plus beau des corbeaux, nous avons besoin de toi, commença-t-elle.

Les poules gloussèrent encore plus, mais cette phrase eut l’effet recherché sur le vieux corbeau. Il était manifestement prêt à faire n’importe quoi pour continuer à entendre de telles phrases !

Mais après qu’Ernestine lui eut expliqué combien il était vital pour la bonne harmonie de la ferme de trouver un moyen d’empêcher les poules de faire des œufs, il s’inquiéta :

   Que me demandes-tu là ! Pourquoi empêcher les poules de faire des œufs ? Moi-même j’aime bien gober un œuf de temps en temps…

   C’est le syndicat des poules de l’usine qui veut déclencher une grève des œufs, intervint alors Poupounette. Pour cela nous devons trouver un moyen pour arrêter de pondre.

Il fallut quand même beaucoup d’explications et même une visite de l’usine à poules pour convaincre Corvusse que cette demande n’était pas encore une blague qu’on lui faisait. Il fallut même lui donner un œuf à gober, ce que le vieux corbeau apprécia grandement, la faim le tourmentant sans cesse. Corvusse avait un talent particulier pour gober un œuf, un talent qu’il avait peut-être emprunté à Sammy le moustachu. Il commençait à creuser un trou avec son bec dans la coquille, un trou assez grand pour plonger la tête dans l’œuf et aspirer tout son contenu.

   L’estomac plein améliore la réflexion, dit sentencieusement Ernestine, une fois l’opération terminée. Maintenant que vas-tu répondre à notre demande ?

Mais Corvusse ne se pressait pas. Toute l’audience était tournée vers lui et semblait attendre la moindre idée de sa part. Cette attention dont il était le héros le transformait, il était indispensable, sans lui ils étaient tous perdus ! Quel plaisir de se sentir ainsi un personnage essentiel, lui un vieux corbeau que tout le monde méprisait !

   Je suis sûre que tu as une idée, cancana Ernestine impatiente. Mais tu profites de la situation. Sacré vieux corbeau !

   Oui, j’ai une idée, dit enfin Corvusse. J’ai une idée, mais ce sera compliqué.

   Dis toujours, on verra après !

   Je pense à Biset.

   Quoi ? Le pigeon de la petite fille ? Que vient-il faire dans notre histoire ?

   Il vient ici au printemps quand les cerises sont mûres. Marie a arrangé un nid pour lui sur le rebord de sa fenêtre, parfois il entre même dans la chambre et dort sur son lit…

   Arrête ! interrompit Ernestine impatiente. Tout le monde connaît ce doudou pigeon. Mais comment pourrait-il nous aider pour réaliser notre projet de grève ?

   Il faut lui demander. Dans la ville où il habite, il y a de moins en moins de pigeons…

   Tu veux dire que les pigeons ne pondent plus d’œufs ? s’écria Ernestine qui avait l’esprit vif. Mais comment est-ce possible ?

Corvusse n’en dit pas plus. Sa connaissance s’arrêtait aux ragots qu’il entendait de la part de ses connaissances dans la ville.

   Il n’y a plus qu’à attendre Biset, conclut alors Ernestine.

 

Heureusement c’était le printemps et il n’y aurait pas à attendre trop longtemps pour voir arriver Biset. Le grand cerisier avait depuis longtemps terminé sa floraison et les cerises commençaient à rosir, alors Marie attendait la visite imminente de son doudou pigeon. Chaque matin elle ouvrait sa fenêtre et déposait un peu de graines, mais en l’absence de Biset c’était les moineaux qui en profitaient !

Ernestine commençait à désespérer de le voir arriver quand un jour on vit un couple de pigeons se poser dans le grand cerisier. C’était Biset et sa copine.

Biset était un habitué, il connaissait les personnages essentiels de la ferme auxquels il convenait de faire ses salutations. Il commença bien sûr par Ernestine à qui il présenta sa compagne qu’il appela Bisette. La vue de tous les petits canetons qui courraient autour d’Ernestine le fit sourire. Le deuxième personnage essentiel était bien sûr Marie. Justement celle-ci accourut dès qu’elle vit les pigeons se poser dans le cerisier.

   Ils sont deux ! s’exclama-t-elle. Un couple ! Ils vont faire des petits. Je vais leur installer un nid !

Mais Biset s’empressa de réfréner cet enthousiasme.

   Nous n’avons pas besoin de nid ! Avec Bisette, nous avons décidé de pratiquer la contraception. Pas d’œufs, pas de pigeonneaux ! Fini la marmaille comme cette ribambelle de canetons.

Voilà qui était entrer dans le vif du sujet !

   Je sais pourquoi, dit Marie un peu décue. Le vétérinaire m’a expliqué qu’il y avait une surpopulation de pigeons dans la ville, alors on a inventé des graines qui ont une propriété contraceptive. Les pigeons qui en mangent ne pondent plus d’œufs, ils ne font plus de nids !

   Nous ne sommes pas tous d’accord, rectifia Biset. Certains évitent de picorer ces graines, ils préfèrent avoir des nids bien remplis qui piaillent bien fort ! Ce n’est pas notre cas : avec Bisette, nous préférons l’aventure, alors nous mangeons les graines. On verra plus tard pour faire des petits.

C’était la solution que cherchait Ernestine. Il ne restait plus qu’à organiser la récolte et la distribution des graines. Biset fut chargé de rassembler le plus grand nombre de pigeons de la ville pour apporter à la ferme les graines que le personnel de la ville mettait à leur disposition en espérant ainsi limiter leur population. Afin de les motiver, on leur promit quantité de cerises et l’assurance d’avoir de grandes familles sous réserve de bien apporter toutes les graines qu’ils trouveraient, mais on se garda bien de leur dire pourquoi. Les candidats furent nombreux, si nombreux que Restitue ne cueilla pas une seule cerise cette année !

Pour la distribution des graines auprès de chaque poule de l’usine, ce fut plus difficile. Seuls les rats pouvaient s’y introduire, ce qu’ils faisaient parfois pour chercher des œufs. On fit alors appel à Sammy le moustachu. Mais c’était dangereux, les fermiers se méfiaient des rats et avaient installé nombre de pièges. Bien sûr Sammy le moustachu, un vieux rat plein d’expérience, connaissait tous ces pièges, mais ce n’était pas le cas des jeunes rats. En échange des risques encourus, on promit aux rats un approvisionnement quotidien d’œufs.

   Comme cela ils seront bien nourris et ils n’auront pas envie de manger la nourriture empoisonnée que sème le fermier pour les tuer ! affirma Ernestine.

Sammy le moustachu adorait les œufs coques et la proposition avait du poids. Mais il fallut l’intervention de Marie pour le convaincre. Comme Biset, Sammy le moustachu avait acquis le statut de doudou rat, il adorait les caresses de la petite fille et en plus elle lui apportait les meilleurs morceaux du plat du jour, alors il ne pouvait rien lui refuser !

Il restait à informer les poules de l’usine de l’opération qui se préparait.

   Une grève, cela se prépare aussi psychologiquement ! affirma Marie. La seule solution est de faire rentrer Poupounette dans l’usine. Elle saura expliquer ce qu’on attend de cette grève. Quant à moi, je serai la représentante syndicale pour les négociations avec les patrons.

Poupounette fit un peu la tête qu’on on lui demanda de réintégrer son usine !

   Mais après tout, c’est toi que les poules ont désignée comme ambassadrice, lui dit Marie. Tu dois aller leur annoncer le début de la grève des œufs. C’est cette grève qui leur permettra d’obtenir de meilleures conditions de travail.

Le réembauchage dans l’usine de Poupounette ne fut pas difficile, il lui suffit de traîner un peu aux abords de l’usine pour se voir immédiatement réintégrée. La plus étonnée fut Restitue quand son mari lui dit que la poulette qui s’était enfuie avait voulu rentrer dans l’usine.

   Tu vois, les poules ne se trouvent pas mal dans ces boites, elles veulent y revenir !

   Hum… Je crois que cela cache quelque chose, répondit Restitue.

Mais on ne chercha pas à comprendre ce que cela pouvait cacher.

 

Ainsi l’organisation se mit en place. Les graines arrivaient à chaque vol de pigeons, elles étaient déposées à l’endroit convenu près de l’usine à poules sous la surveillance d’Ernestine. Les pigeons avaient ensuite le droit de passer quelques minutes dans le grand cerisier, ils repartaient bientôt, le ventre plein, pour effectuer un autre transport de graines. Restitue, qui n’avait jamais vu autant de pigeons dans son cerisier, finit pas s’inquiéter auprès du vétérinaire.

   Cette année, nous avons une invasion de pigeons, lui dit-elle. Que se passe-t-il ? Si ça continue, ils ne nous laisseront aucune cerise !

   J’ai ma petite idée, répondit le vétérinaire, mais je ne peux pas la dévoiler maintenant…

L’introduction des graines dans l’usine à poules se déroula comme prévu. La bande de rats utilisa le tunnel ouvert par Sammy le moustachu. Ils partaient avec leur gueule bourrée de graines, une fois dans l’usine, ils distribuaient les graines aux poules puis s’en revenaient vite profiter de l’œuf promis. Grâce à ce stratagème de l’œuf, ils méprisèrent les petits tas de nourriture empoisonnée déposés par le fermier préférant l’œuf promis et aucun rat ne tomba malade.

   Attention ! Il ne faut pas manger les graines, c’est pour les poules ! répétait Marie à chaque rat. D’ailleurs si vous en mangez, vous ne pourrez plus avoir de bébés rats !

La menace était efficace et la plupart des graines arrivèrent dans les boites. Poupounette avait fait courir dans toute l’usine la consigne de manger en priorité ces graines. De toute façon les poules adoraient et se précipitaient dès qu’un arrivage s’annonçait.

 

Bien sûr, il n’y eut jamais assez de graines pour toutes les poules, mais cela suffit à provoquer une diminution spectaculaire de la production d’œufs. Ce fut l’affolement chez les fermiers. Que se passait-il ? Pourtant les poules n’avaient pas l’air malades. On fit appel au vétérinaire et ce que celui-ci annonça stupéfia les fermiers.

   Ce qui se passe, dit-il, c’est qu’elles ont lancé une grève des œufs !

Le silence qui suivit cette annonce refléta un certain désarroi.

   Il devient fou, dit l’un. On n’a jamais vu des poules faire grève !

   Et d’abord pourquoi feraient-elles grève ? Elles sont bien nourries, bien soignées. Elles nous coûtent assez en médicaments pour éviter les épidémies.

   Oui ! dit un autre, cette histoire de grève est ridicule ! C’est sûrement une maladie… Il faut faire venir un autre vétérinaire.

Pendant ce conciliabule, le vétérinaire souriait, assez content de l’effet produit par son annonce.

   Si vous ne me croyez pas, faites donc venir la petite Marie. Elle a été désignée par les poules comme leur représentant syndical.

C’était tellement farfelu que les fermiers se mirent à rire, croyant à une bonne blague. Ils n’avaient d’ailleurs aucunement l’intention de faire venir la petite fille à leur réunion, mais Marie s’y invita sans complexe. C’était une petite fille décidée qui savait défendre son point de vue. En plus elle avait un argument solide : la qualité améliorée des œufs d’une poule qui vivait libre. Poupounette l’avait bien démontré. Elle s’installa debout sur une chaise pour faire plus impression et commença un discours qu’elle préparait depuis longtemps.

   D’abord, dit-elle, je me présente comme la déléguée syndicale des poules de l’usine. Je vais vous exposer leurs revendications.

 Un brouhaha de voix voulut l’interrompre. Des mots presque injurieux lui recommandaient d’aller jouer ailleurs comme une petite fille qu’elle était. Mais elle ne se démonta pas, d’autant plus que le vétérinaire la soutint.

   Laissez la parler, dit-il. Tout délégué syndical a le droit de s’exprimer !

Alors Marie évoqua la vie artificielle des poules, leur souffrance de ne pas connaître la vraie nature. Elle osa dire que la poule n’est pas une simple machine à faire des œufs, qu’elle a peut-être une bribe de conscience et que de ce fait, elle ressent le fait d’être retenue prisonnière dans une cage où il n’y a même pas la place pour ouvrir une aile. Enfin elle expliqua que le stress qu’elles vivaient grevait la qualité des œufs. Elle prit l’exemple de Poupounette qui avait réussi à s’enfuir et dont la qualité des œufs s’était tellement améliorée depuis.

   Les poules, insista-t-elle, ont besoin de courir, de se rouler dans la poussière, de pouvoir ouvrir leurs ailes pour se détendre. Elles veulent vivre le rythme des saisons, connaître le soleil, la pluie, bref tout ce qui fait que notre terre est si belle. Elles refusent de rester enfermées toute leur vie dans une lumière artificielle.

Le vétérinaire, bien sûr, approuva en hochant la tête.

   Ma recommandation, continua Marie, est de libérer ces poules dans le champ attenant. Vous ouvrez les portes le matin, elles sortiront respirer le bon air et rentreront le soir.

   Oui, mais où vont-elles pondre leurs œufs ? rétorquèrent les fermiers.

   Il faut arranger les boites pour qu’elles aient envie d’y revenir et d’y pondre leurs œufs.

   Mais cela oblige à tout changer, tout reconstruire !

   Ce sont les conditions exprimées par les poules. Je suis leur représentant syndical et je peux vous dire que nous ne reculerons pas. La grève des œufs va continuer jusqu’à ce que nous ayons gain de cause.

Cela dépassait l’entendement des fermiers. Furieux, ils renvoyèrent la petite fille sans plus de discussion.

   Bon, ça suffit ! Va donc t’occuper de tes poules à toi. Nous n’avons pas besoin de toi ici pour gérer cette usine.

On essaya bien de faire venir un autre vétérinaire qui ne diagnostiqua aucune maladie mais prescrivit une quantité de médicaments. Cela coûta cher pour un résultat nul ! La production des œufs continuait de baisser.

   C’est quand même incroyable, s’écria un fermier lors d’une nouvelle réunion. Comment ces poules font-elles pour ne pas faire d’œufs ? Elles sont programmées pour cela. Qu’une poule s’arrête de pondre, cela peut arriver, mais pas toutes ensemble !

   Si on ne fait rien, on court à la faillite ! Faisons revenir la petite Marie, finit par dire l’un des fermiers. C’est notre dernière chance, elle aura peut-être le pouvoir de rétablir la situation.

Et c’est ainsi que la décision fut prise de réorganiser l’usine à poule. Le lendemain de cette décision, la production d’œufs remonta. Les pigeons disparurent du grand cerisier et Restitue put enfin récupérer quelques cerises qu’ils avaient laissées.

Les fermiers tinrent leur parole. Sans doute Marie leur faisait un peu peur et ils redoutaient une nouvelle grève. L’usine fut complètement réaménagée et le grand jour arriva quand les portes s’ouvrirent devant des poulettes un peu affolées !

Les pauvres poulettes arrivaient à peine à marcher, leurs ailes traînaient sur le sol et leurs plumes se détachaient par plaques laissant voir leur peau nue. Le soleil qu’elles ne connaissaient pas leur faisait cligner des yeux, l’espace autour d’elles leur donnait le vertige. Il fallut que Poupounette leur enseigne comment prendre un bain de poussière. Petit à petit elles découvrirent la richesse de la nature dont elles ignoraient jusqu’à l’existence. L’herbe, les fleurs, les sauterelles et autres grillons, tout les enivrait et il fallut beaucoup de persuasion pour les inciter à regagner leur boite au coucher de soleil. Jacquot réussit d’ailleurs à en garder quelques-unes pour compléter son harem. Cette mine inépuisable de poulettes le rendait fou !

On avait élevé des barrières autour du champ pour protéger les poulettes du renard, peut-être aussi pour rassurer les propriétaires pour qui l’engagement de Marie ne suffisait vraisemblablement pas.

   Les poulettes ne s’enfuiront pas, elles reviendront chaque soir dans la boite pour pondre leurs œufs ! » avait-elle pourtant promis.

A l’étonnement de tous, cet engagement fut tenu. Les poulettes, qui s’égaillaient toute la journée dans le champ, n’oublièrent pas leur boite. C’était leur maison et malgré les conditions effroyables de promiscuité qui leur étaient imposées, elles revinrent chaque soir pour pondre et dormir. Bien sûr il y eut quelques pertes, certaines poulettes rejoignirent le harem de Jacquot malgré les remontrances d’Ernestine, d’autres disparurent sans qu’on sache si elles s’étaient enfuies ou si elles avaient été attrapées par le renard. Mais les pertes étaient largement compensées par le bénéfice obtenu dans la vente des œufs. En effet cette organisation permit aux fermiers d’obtenir le label « bio », ce qui doubla leur chiffre d’affaires.


Comment Marie récupéra ses bijoux

 

 

Ce matin, quand Marie voulut mettre le bracelet que lui avait offert le vétérinaire pour son anniversaire, elle ne le trouva pas. Elle se mit alors à chercher dans tous les recoins de sa chambre, ce qui n’était pas une mince affaire.

   Il faudrait que je range cette chambre, bougonna-t-elle pour la énième fois.

Mais cela restait toujours un vœu pieux malgré les efforts de sa maman pour l’encourager. Et ce n’était pas la recherche frénétique de son bracelet qui allait arranger les choses ! Bientôt la chambre fut toute sens dessus dessous au point que même une poule n’y retrouverait pas ses œufs.

Désespérée, la petite fille s’assit sur un bord encore libre du lit. Sur le rebord de la fenêtre, une pie surveillait tout ce chambardement avec un intérêt manifeste. Elle pouvait voir des choses brillantes éparpillées à droite et à gauche, peut-être des petits bijoux ou des restes de jouets ou des poupées habillées en princesse.

   Pica, tu veux encore me voler quelque chose ! s’écria Marie en la voyant. Maintenant je comprends, c’est toi qui as volé mon bracelet !

Se voyant découverte, Pica, méfiante comme toutes les pies, préféra prendre le large. Elle s’envola jusque tout en haut du grand peuplier où elle avait son nid. De là elle avait une vue plongeante sur tout ce qui se passait dans la ferme et surtout sur les bijoux que la petite fille avait l’habitude de laisser traîner à droite et à gauche.

   Voleuse ! Mauvaise pie ! pleurnicha Marie. Je suis sûre que tous mes bijoux sont dans ton nid. Ah ! Si je pouvais grimper jusque là haut, je récupérerais mon bien. J’aimerais bien qu’une tempête décroche ton nid, comme cela les bijoux tomberaient à terre !

Mais il n’y avait aucune chance. Les pies savent construire des nids qui résistent aux plus grosses tempêtes. Fait de grosses brindilles entortillées ensemble, bien arrimé sur un nœud de branches de l’arbre, le nid de Pica était particulièrement solide. Pour Marie, ce nid c’était le bout du monde. Elle ne comprenait pas comment on pouvait vivre ainsi, balancé au gré du vent. Rien que d’y penser lui donnait mal au cœur ! Pourtant, elle en était sûre, tous les bijoux disparus étaient là-haut.

   Mais que fais-tu avec tous ces bijoux ? cria encore la petite fille après la pie. Tu ne les manges pas, alors à quoi cela te sert-il de les entasser dans ton nid si ce n’est pour m’embêter ? Méchante pie !

Le vétérinaire, venu pour un vêlage difficile de Caroline, entendit l’exclamation. Il se rapprocha en souriant.

   Tu vois, cette pie est une pie artiste ! Elle pare son nid avec des objets brillants qui ne servent à rien, tout comme tu aimes porter des bijoux juste pour le plaisir d’être belle.

   Une pie artiste, répéta Marie soudain attentive. Tu m’as souvent dit que c’était dans ce mot « artiste » que naissait la conscience d’être.

   Oui, la pie a une intelligence assez développée par rapport aux autres oiseaux. Peut-être cette intelligence lui procure-t-elle un zeste de conscience qui lui permet d’appréhender le beau.

   J’imagine son nid décoré de diamants, dit rêveusement Marie. Un nid qui brille de mille feux tout en se balançant au gré des mouvements du grand peuplier. Elle aurait dû me demander, je l’aurais aidée ! J’adore décorer les choses.

   Cela aurait été plus aimable de sa part, convint le vétérinaire. Il est certain que cette  pie est un peu voleuse !

   Et je ne peux pas grimper là-haut pour récupérer mon bien ! s’écria la petite fille ramenée à sa préoccupation du moment.

Mais le vétérinaire n’avait cure des bijoux de Marie. Il n’était pas question pour lui de faire l’ascension du peuplier et on n’allait quand même pas appeler les pompiers pour des colifichets de petite fille.

   Allons Marie, il ne faut pas faire un caprice. Ce sont des bijoux sans valeur, des bijoux d’enfant. Tu en auras sûrement d’autres si tu es sage et tu oublieras ceux que la pie t’a volés. Et puis, pour reprendre ton expression, imagine Pica en admiration devant son nid qui brille de mille feux ! Elle a la sensation du beau !

   Mais ce sont mes bijoux, je ne les ai pas donnés ! Cette pie est voleuse ! insista Marie furieuse qu’on ne la prenne pas au sérieux. En plus elle se moque de moi en jacassant sans cesse sous ma fenêtre ! Elle voudrait sans doute que je l’ouvre pour qu’elle puisse encore fouiller la chambre à la recherche de nouveaux bijoux !

La conversation s’arrêta là. Visiblement le vétérinaire ne prenait pas au sérieux ces caprices de petite fille. En fait ce qui l’amusait le plus dans cette histoire, c’était le relationnel que la pie avait établi avec Marie. Il était passionné par l’éthologie, la science des mœurs et du comportement des animaux, et il observait avec intérêt la façon dont Marie participait à la vie de la nature autour d’elle.

D’ailleurs il savait ce qu’il allait se passer : Marie irait tout droit pleurnicher auprès d’Ernestine. C’était toujours ce qu’elle faisait quand elle avait une récrimination à formuler. Et en général la cane trouvait une solution ! C’est pour cela qu’Ernestine était connue jusqu’au fin fond de la forêt. Quand on avait un problème, on allait voir Ernestine. Ernest aurait pu en être jaloux, mais non ! La cane faisait bien attention qu’il ait toujours l’impression que c’était lui qui dirigeait ! D’ailleurs jamais il ne regretta le choix qu’il avait fait en quittant son lac de la forêt pour s’installer dans la ferme avec Ernestine.

 

Comment Ernestine allait bien pouvoir trouver une solution au problème des bijoux que lui soumit Marie ? Ce n’était pas simple et elle demanda à Marie quelques jours de réflexion. Elle commença d’abord par solliciter Ernest pour voler jusqu’en haut du peuplier, mais ce dernier lui répondit fort justement qu’un canard était trop lourd et n’avait pas les pattes adéquates pour se poser sur les fines branches qui entouraient le nid de Pica.

   S’il s’était agi du petit lac dans la montagne, alors oui ! déclara-t-il. Je serais déjà parti.

   Bien sûr ! Je sais que c’est ton rêve de revoir ce lac et ta copine Cunégonde, la truite.

En fait, Ernest avait peut-être peur de recevoir un mauvais coup de bec de la part de la pie qui voudrait certainement défendre ses possessions.

   Qui donc pourrait monter jusque dans ce nid inaccessible ? se demanda encore Ernestine.

Il ne fallait pas compter sur une poule, les pauvres pouvaient à peine voler à deux ou trois mètres pour se poser sur leur nichoir dans le poulailler. Ernest leur avait bien appris à voler dans une précédente aventure, mais elles avaient vite oublié, préférant la vie sur deux pattes.

   Quelle idée de voler quand on prend son plaisir en grattant le sol et se roulant dans la poussière ! déclarèrent-elles après cette expérience de vol.

   Non, décidément voler n’est pas un truc de poule ! s’était exclamé Ernest devant cet essai sans lendemain.

Le vieux corbeau alors ? s’interrogea Ernestine. Corvusse pourrait faire l’affaire, il était assez intelligent pour comprendre ce qu’on lui demandait. Mais Corvusse habitait loin, au fin fond de la forêt. Pour le joindre, Ernestine s’en alla à la recherche de Gros Cochon Pigou qui avait des attaches dans la forêt, ayant connu une laie de sanglier dans une précédente aventure. Ce dernier, enchanté qu’on lui confia une mission, fit aussitôt intervenir ses relations avec Suscrofa, le chef de la bande de sangliers qui sévissait dans la forêt et jusqu’aux abord de la ferme, là où les racines sont les plus tendres. Mais le résultat fut décevant.

   Corvusse ne veut pas entendre parler de Pica. Leurs relations sont exécrables depuis qu’elle a cassé et dévoré quelques-uns de ses œufs, raconta le gros cochon.

Si le vétérinaire avait entendu ce compte rendu, il aurait approuvé. Les pies et les corbeaux ne s’aiment pas beaucoup, bien qu’ils soient classés dans la même famille des corvidés.

   Alors si ce n’est pas un oiseau, il faut trouver un grimpeur ! s’énerva Ernestine.

   Hamilcar ! Hamilcar grimpe très bien aux arbres, grogna Gros Cochon Pigou trop content d’impliquer le chat dans cette affaire.

Il faut dire que Gros Cochon Pigou n’aimait pas trop Hamilcar qui venait souvent voler un peu de nourriture dans son écuelle. Or pour un cochon, il n’y a pas plus sacré que la nourriture !

Mais le chat avait disparu. Ernestine eut beau chercher dans tous les endroits où il avait l’habitude de faire la sieste, il n’y avait personne. Peut-être avait-il entendu le grognement du cochon et rien que l’idée qu’on lui demande de faire un effort l’avait fait fuir ! Heureusement Médor savait toujours le retrouver et on vit bientôt Hamilcar arriver avec le chien à ses trousses. Ce n’est que lorsqu’il fut hors d’atteinte, assis sur une branche du vieux mûrier, qu’il consentit à écouter Ernestine tout en faisant la nique au chien qui sautait comme un fou autour du tronc de l’arbre sans arriver à grimper.

   Il va sûrement trouver une bonne excuse pour se défiler ! marmonna Ernestine après lui avoir expliqué ce qu’on attendait de lui.

Mais pour une fois Hamilcar avait une excuse valable. Il rappela à Ernestine comment, quand il était encore jeune et inconscient, il s’était aventuré jusqu’en haut d’un grand palmier. A cette époque, il adorait grimper partout où il pouvait, heureux d’exercer ses griffes toutes neuves et surtout fier de dominer le chien incapable de le suivre malgré ses essais désordonnés et bruyants. Le tronc d’un palmier constitue une sorte d’escalier, la base des branches disparues ou coupées formant les marches. Grimper était si facile que Hamilcar se laissa un jour emporter par son enthousiasme et d’une traite monta jusqu’au sommet. Mais une fois en haut, il eut la peur de sa vie : impossible de redescendre ! Le vertige le prit et il ne put que se pelotonner entre deux branches, toutes griffes sorties. Il resta ainsi des heures au sommet de son palmier jusqu’à ce que Marie s’en aperçoive. Il fallut appeler les pompiers qui sortirent leur grande échelle pour le redescendre ! Quelle histoire !

   C’est que je ne sais pas descendre à reculant, avoua Hamilcar gêné. Et si je descends la tête en bas, mes griffes ne tiennent pas et si je descends la tête en haut, je ne vois pas où poser les pattes. Mais j’ai une idée : tu devrais t’adresser à un écureuil. J’en connais un, il habite dans le bosquet de bouleaux près de la rivière mais il vient parfois jusqu’ici pour s’approvisionner en noisettes. Lui il n’a pas de problème pour grimper et redescendre, il fait cela toute la journée !

   Ah ! Il s’agit de Noisette, cet écureuil que la petite fille a plus ou moins adopté ?

   Grâce à moi ! ronronna Hamilcar en lissant ses moustaches.

   Comment grâce à toi ? s’étonna Gros Cochon Pigou qui suivait la conversation avec intérêt, espérant glaner la provision de noisettes que l’écureuil avait dû cacher quelque part.

   Il était tout jeune et cherchait encore un logement. J’ai eu pitié de lui et je l’ai aidé à récupérer un nid que la pie avait construit dans le vieux bouleau.

   Ça alors ! s’écria Ernestine. Tu as aidé un écureuil pour trouver son logement ! Qu’est-ce qui t’a pris ? Ce n’est pas ton genre d’aider les gens !

   C’est tout naturel, le nid était vide, les pies l’avaient abandonné.

   Ah ? Pourquoi donc ?

   C’est à dire, répondit gêné Hamilcar, que ce nid est facilement accessible dans le petit bouleau à côté de la rivière. Les oisillons du jour sont délicieux au petit-déjeuner, il suffit de surveiller leur éclosion !

   Ça alors ! répéta Ernestine. Tu as croqué les oisillons de la pie !

   Ne t’inquiète pas, je ne le ferai plus. D’ailleurs après avoir perdu ses oisillons, cette dernière a décidé d’émigrer tout en haut du peuplier. Elle sait que là-haut, je n’irai jamais. Comme le nid construit dans le bouleau était abandonné, je l’ai conseillé à l’écureuil. C’est un nid accessible, Marie l’a visité et est devenue amie avec l’écureuil qu’elle a appelé Noisette.

   Hum… Je ne suis pas sûre que tu n’ais pas un intérêt là derrière. Comme la pie n’élève plus de petits dans le nid du bouleau, tu les as remplacés par les petits de l’écureuil !

En entendant cela, Médor se mit à aboyer comme un fou. Ce chat était décidément incorrigible ! Hamilcar, tranquillement allongé sur la branche du mûrier, se contenta de ronronner. Sans doute pensait-il à son prochain repas.

 

Hamilcar avait raison : Marie cherchait depuis quelque temps à adopter l’écureuil du bouleau. Elle ramassait toutes les noisettes qu’elle pouvait trouver pour les lui donner au grand dam de sa maman. Cette dernière finit par s’inquiéter et elle interrogea sa fille :

   Les noisettes disparaissent ! J’en ai besoin pour les gâteaux. Soit c’est toi qui les subtilises mais tu ne peux pas les manger toutes, soit c’est l’écureuil qui habite dans le vieux bouleau de la rivière pour approvisionner son stock d’hiver.

   C’est que je suis en train de l’apprivoiser, avoua la petite fille. Alors j’ai besoin de beaucoup de noisettes.

   Apprivoiser un écureuil ? Quelle idée ! s’écria Restitue. Je me demande même si c’est possible. Et à quoi cela peut-il te servir ?

   Il sera mon prochain doudou. D’ailleurs je lui ai déjà donné un nom : Noisette. J’aimerais bien qu’il aille récupérer mes bijoux que la pie m’a volés. Il est bien capable de grimper jusqu’en haut du peuplier.

   Ah ! C’est donc cela. Mais je suis curieuse de savoir comment tu vas lui faire comprendre ça ? Les bijoux, même les plus scintillants, ne l’intéressent absolument pas !

C’était bien le problème qui chagrinait la petite fille. Comment faire comprendre à Noisette que le plus grand plaisir qu’il pouvait lui faire serait de grimper dans le grand peuplier et de lui rapporter les bijoux dont elle imaginait le nid de la pie tapissé ?

   Cet écureuil n’est intéressé qu’aux noisettes, vint-elle pleurer un jour auprès d’Ernestine. Il ne veut rien comprendre. Pourtant il m’aime bien je crois. Je vais m’asseoir au pied du bouleau au bord de la rivière. Il descend alors de sa hotte  qu’il a arrangée dans l’ancien nid de la pie et vient se nicher sur mes genoux. Il adore que je le caresse, bientôt il sera un nouveau doudou ! D’ailleurs Hamilcar est jaloux, quand il me voit avec Noisette, il hérisse ses poils et crache sa mauvaise humeur !

   Ne t’inquiète pas pour Hamilcar, cancana la cane. Un peu de jalousie lui montre qu’il n’est pas seul au monde ! Pour l’écureuil, je vais m’en occuper.

 

Ce n’était cependant pas si simple. Comment faire croire à cet écureuil qu’il fallait ramasser les bijoux qui traînaient dans le nid de la pie ? L’idée vint du manège des poules qu’Ernestine s’amusait à observer.

Celles-ci avaient inventé un jeu pour se venger un peu du coq. Il faut dire que depuis l’arrivée de Poupounette, la jolie poule blanche, Jacquot avait tendance à délaisser son harem. Installé à son poste favori sur le toit du poulailler, il faisait venir Poupounette à côté de lui, il lui offrait des vers qu’il trouvait dans le bois et ignorait complètement les autres poules ou se contentait de temps en temps de descendre pour leur donner quelques coups de bec et ramener de l’ordre dans leur caquetage incessant. Ce mépris du coq devenait insupportable, il fallait lui donner une leçon ! C’est ainsi que les poules inventèrent un jeu dont elles ne se lassaient point. Le jeu consistait à attirer Jacquot en donnant l’impression qu’elles avaient trouvé quelque chose de bon à manger. Elles se rassemblaient toutes autour de la chose en picorant avec ardeur, mais en fait elles faisaient semblant, la chose en question étant immangeable, c’était en général une petite pierre qui traînait là ou une pelure d’orange dont elles connaissaient le goût amer. Aussitôt le coq qui les surveillait sans cesse se précipitait à grand renfort de coups d’aile et d’éclats de voix, cherchant à les éloigner pour récupérer le bon morceau. Les poules lui laissaient la place bien volontiers tout en s’étranglant de rire devant sa déconvenue. Le coq, furieux de s’être dérangé pour rien, se vengeait en donnant quelques coups de bec de-ci delà, mais les poules avaient appris à éviter ces coups de bec et les rires continuaient de plus belle !

   Il faut faire la même chose avec l’écureuil, marmonna Ernestine tout en nageant au milieu de ses canetons qui jouaient comme des fous à grimper sur son dos pour retomber à la renverse dans l’eau.

   Vous allez arrêter enfin ? cria-t-elle après ses canetons. J’ai à faire, débrouillez-vous tout seuls. Et ne vous éloignez pas, le renard guette derrière le fourré.

Elle enjoignit quand même Ernest de surveiller les ébats de ces garnements et s’en alla chercher la pie.

Pica était la journaliste de service. Toujours à l’écoute de ce qui se passait, elle colportait aussitôt la moindre nouvelle jusque dans le moindre creux de la forêt proche. Ernestine la trouva installée sur la branche du mûrier la plus proche de la chambre de la petite fille.

   Que fais-tu là Pica, demanda Ernestine après les salutations d’usage. Aurais-tu aperçu dans la chambre de Marie une nouvelle amande brillante comme celles que tu as déjà volées ?

   Cette petite fille en a beaucoup trop, elle peut bien m’en prêter un peu, répondit Pica gênée.

   Mais que fais-tu de ces amandes brillantes ? Tu fais une provision pour l’hiver comme l’écureuil ?

Cette affirmation troubla Pica. Il faut dire que la pie était assez crédule, prête à gober n’importe quelle information, surtout si celle-ci venait d’Ernestine.

   Je ne savais pas que c’était des amandes, répondit-elle enfin. Ainsi en volant les brillants de Marie, j’aurais accumulé une provision d’amandes !

Trop fière de posséder une telle information et sans même prendre le temps de vérifier les dires d’Ernestine, elle ne résista pas à l’envie de clamer partout la nouvelle. Elle jacassa toute la journée que son nid contenait une vraie collection d’amandes brillantes, des amandes qui avaient un double rôle : décorer son nid et en plus assurer une provision pour l’hiver !

 

Ernestine imaginait déjà l’effet qu’aurait une telle annonce auprès de Noisette. Mais avant elle avait encore quelque chose à faire pour que tout se passe comme prévu. Elle s’en alla trouver l’écureuil, qui était en train d’aménager sa hotte dans le nid de pie qu’il s’était approprié dans le bouleau près de la rivière.

   Tu es bien installé, mon cher Noisette, dans le nid que t’a offert la pie, commença Ernestine. C’est au bord de la rivière, l’eau enchante tes nuits et tu ne risques pas de mourir de soif. Mais ici, pas d’amandiers, ni de noisetiers ! Il faut que tu parcoures la campagne pour trouver de quoi approvisionner tes réserves. En plus si la rivière déborde, tes caches seront inondées. Tu perdras tout et tu mourras de faim l’hiver.

Noisette qui n’avait même pas fait attention à Ernestine, s’arrêta soudain de travailler à sa hotte en entendant ces paroles.

   Je suis nouveau ici et je ne connais pas d’autres caches, répondit-il. Peut-être pourrais-tu me conseiller, toi qui connais tout…

   Eh bien ! Je connais une excellente cachette, l’interrompit Ernestine. Viens avec moi, je vais te la montrer.

Noisette la suivit, trop intéressé par une nouvelle cachette. Il était un peu comme Marie toujours à la recherche d’une nouvelle cachette pour ses gâteaux ! Ernestine l’amena au pied de la chambre de Marie.

   Grimpe sur le rebord de la fenêtre. Tu verras, il y a un beau trou dans le mur bien à l’abri de la pluie. Jamais personne n’osera grimper là sauf toi que la petite fille connaît bien. C’est la cachette la plus sûre que je connais.

Effectivement la cachette était la meilleure que Noisette ait jamais dénichée. C’était à l’abri de la pluie, aucune inondation ne pouvait la menacer et aucun autre écureuil n’oserait se risquer jusqu’ici. C’était bien trop près du logement de la petite fille.

Il ne restait plus qu’à approvisionner cette cachette. Après il serait sûr de passer l’hiver sans jamais avoir faim ! Mais il fallait trouver les noisettes ou les amandes dont il raffolait. On était à la fin de l’automne et les meilleurs arbres avaient déjà été tous pillés. Il ne restait plus quelques amandes pourries dont personne n’avait voulues. Aussi lorsqu’il entendit la rumeur propagée par Pica comme quoi elle avait rassemblé dans son nid une collection d’amandes, il n’hésita pas.

   Je vais visiter ce nid, s’écria-t-il. Même si elles sont brillantes, ce sont quand même des amandes ! Cette pie ne serait pas stupide au point de stocker des fruits immangeables !

 

C’est ainsi que Pica vit son nid perdre petit à petit tous ses brillants. Après avoir cherché désespérément le voleur, elle se rappela qu’Ernestine avait parlé des amandes brillantes qui décoraient son nid et qu’elle n’avait pas résisté au plaisir d’annoncer à tout le monde, à force de jacassements, que son nid était plein d’amandes ! Bien sûr, elle avait fini par s’apercevoir que ce n’était pas de vraies amandes, mais maintenant le mal était fait.

   Mais alors, réfléchit la pie un peu tard, ce ne peut être que l’écureuil qui me vole mes brillants puisqu’il croit que ce sont des amandes ! Je me suis fait avoir par cette Ernestine ! Je la déteste !

Elle surveilla son nid autant qu’elle put entre ses repas qu’elle prenait dans les près à la recherche de vermisseaux ou même directement dans l’écuelle de Gros Cochon Pigou quand ce dernier laissait un en-cas pour une petite faim en cours de journée, mais elle ne réussit jamais à prendre Noisette sur le fait. Il faut dire que ce dernier était un malin, il  faisait bien attention de ne pas se faire voir à chaque incursion en haut du peuplier.

La plus surprise fut finalement Marie quand elle découvrit un premier bijou dans la cachette qu’elle avait aménagée elle-même sur le rebord de sa fenêtre. C’était le plus beau de ses bijoux volés : celui qui avait la forme d’une amande !

   Ce n’est pourtant pas moi qui l’aie caché ici ? s’écria-t-elle. Je sais bien que j’oublie ce que je cache, mais ce bijou, je suis sûre que la pie me l’avait volé !

C’est alors qu’elle remarqua le manège de Noisette qui arrivait avec un nouveau bijou pour le poser dans la cachette sur le rebord de la fenêtre.

   C’est donc toi Noisette qui rapporte mes bijoux ! s’exclama-t-elle enthousiasmée. Ainsi Ernestine a réussi à te faire comprendre ce qu’il fallait faire.

Et elle lui fit une gentille caresse comme elle savait qu’il adorait.

Bien sûr le petit écureuil avait vite compris que ces amandes brillantes n’étaient pas comestibles, il avait même failli se casser une dent en essayant ! Mais comme il aimait la caresse de Marie, il continua son manège au grand dam de Pica. Le nid en haut du peuplier se vida petit à petit de ses brillants et bientôt la cachette déborda de bijoux, beaucoup trop même, beaucoup plus que ceux que Marie savait lui appartenir.

Ainsi un jour Marie put rendre une petite clé que son père avait désespérément cherchée partout. Puis un canif que son ami Lucas avait oublié, après avoir sculpté un bateau dans un morceau d’écorce. Mais le summum fut atteint quand elle découvrit un jour la bague de sa maman.

   Tu vois, dit Marie toute fière en apportant la bague à sa maman, j’avais bien raison d’apprivoiser Noisette. C’est lui qui m’a rapporté ta bague !

   Je me demande bien comment tu as pu lui faire comprendre cela. A moins qu’il n’ait confondu un brillant avec une noisette !

Désormais Noisette acquit le statut de doudou et vint souvent le soir participer à l’endormissement de la petite fille. Hamilcar dut se faire une raison et Restitue n’osa pas protester quand elle  les vit tous les deux, Hamilcar et Noisette, gentiment pelotonnés sur le lit.

   Chut, dit Marie à voix basse, il ne faut pas faire peur à mon petit écureuil !

   Et l’histoire que je dois te raconter comme chaque soir ? demanda Restitue.

   Ce soir, ce n’est pas la peine, chuchota Marie. C’est Noisette qui s’en occupe avec Hamilcar !

Restitue sortit sans bruit de la chambre de sa fille en se demandant si elle ne devrait pas être un peu jalouse du petit écureuil.


L’arête de Gros Cochon Pigou

 

 

Tout le monde connaît l’appétit insatiable de Gros Cochon Pigou. Ce bon gros cochon tout rose était toujours prêt à avaler n’importe quoi pour peu que cela sente bon ! Eh oui ! Le nez avait beaucoup d’importance chez Gros Cochon Pigou ! D’ailleurs le fermier s’était aperçu de cette qualité et Gros Cochon Pigou était devenu un excellent cueilleur de champignons. A la saison, on l’emmenait dans la forêt et là, sous les arbres, il savait flairer les meilleurs. L’ennui était que quand il trouvait la truffe dont l’odeur le faisait déjà saliver, on s’empressait de la lui enlever sans qu’il puisse seulement y goûter !

Gros Cochon Pigou se serait facilement dégoûté de ce jeu qu’on lui imposait sans Ernestine. La cane qui était au courant de tout ce qui se passait dans la ferme savait bien que c’était cet art de savoir trouver les truffes qui préservait la vie du beau cochon rose.

   Ils disent tous que tu es un excellent truffier, lui dit-elle un jour où il avouait son dégoût pour la cueillette des truffes qui ne lui apportait aucun plaisir. Ils ne se sépareront jamais de toi tant que tu trouves des truffes, alors mieux vaut continuer à les chercher, même si tu n’en mange jamais, plutôt que de finir en saucisses !

 C’était un argument de poids et Gros Cochon Pigou fut bien obligé d’en convenir. D’ailleurs chaque année, il entendait Restitue dire : « Cette fois-ci, ce sera pour Noël, il est juste à point, gras et rose comme il faut ! » Malheureusement pour Restitue mais heureusement pour le cochon, les hommes répondaient invariablement : « Non ! On le garde encore une année, il est un trop bon truffier ! » Alors Restitue continuait à préparer dans une grande écuelle bleue la pâtée quotidienne du gros cochon tout en pestant qu’il coûtait vraiment trop cher à nourrir. En fait, ce n’était pas vrai puisque cette pâtée contenait simplement les restes des repas de la journée, des restes qui de toute façon auraient été jetés s’il n’avait pas été là pour les manger.

L’arrivée de la grande écuelle bleue à la porte de la soue était le moment fort de la journée. Gros Cochon Pigou l’attendait toujours avec impatience. Le moindre retard le mettait dans un état d’excitation folle, il ne pouvait plus rester en place, une crampe dans l’estomac le saisissait et pour l’oublier, il partait au galop à travers la cour jusqu’à la mare où s’ébattaient les canards. Arrivé là, il plongeait dans l’eau en provoquant des vagues qui chahutaient les petits canetons et les retournaient dans l’eau, le bec à l’envers. Ce dérangement rendait Ernestine furieuse. Après s’être occupé de remettre ses canetons à l’endroit, elle se mettait à crier après Gros Cochon Pigou.

   On va t’enfermer dans ta soue si tu continues comme cela ! Tu as peut-être faim mais ce n’est pas une raison pour venir secouer mes canetons dans tous les sens ! Essaye d’avoir un peu de patience, l’écuelle va arriver !

Heureusement l’écuelle finissait toujours par arriver, portée par Marie, la petite fille. C’était une grande écuelle qui tenait à peine dans ses bras et, comme elle était bien pleine, il arrivait que des morceaux de nourriture tombent en cours de route. Les poules savaient cela, elles suivaient chaque pas de Marie et ne laissaient rien perdre, ce qui avait le don d’énerver encore plus Gros Cochon Pigou. Mais il avait beau se précipiter et donner des coups de groin aux poules, tout ce qui était tombé était déjà mangé !

   C’est ma nourriture, personne n’a le droit d’y toucher, s’en allait-il comme d’habitude pleurnicher auprès d’Ernestine.

Mais cette dernière se contentait de sourire, elle savait bien que Marie faisait exprès de laisser tomber quelques morceaux pour faire plaisir aux poules, peut-être aussi pour se moquer du cochon tellement obsédé par la nourriture.

Alors Gros Cochon Pigou, furieux de ne pas être pris au sérieux, se précipitait sur l’écuelle bleue dès qu’elle était à sa portée. Il se mettait à manger le plus vite possible tout ce qui restait dedans de peur que les poules viennent y picorer après s’être régalées avec ce qui était tombé à terre !

   Tu manges trop vite, lui disait parfois Marie prévenante. Tu vas finir par t’étrangler et il faudra te pendre par la queue pour te faire vomir !

La perspective d’être pendu par sa petite queue en tire-bouchon ne plaisait pas du tout à Gros Cochon Pigou. Il s’arrêtait un instant de manger pour regarder cette fille qui ne savait pas transporter une écuelle sans renverser des morceaux de nourriture. « Elle laisse tomber les meilleurs morceaux en plus ! marmonnait-il entre deux bouchées. Comment donc cette fille maladroite peut-elle proférer de si terribles menaces ? » Mais il lui suffisait de la regarder pour oublier tout ressentiment, elle était Marie, la jolie petite fille de la ferme, elle lui avait donné un nom, Gros Cochon Pigou, alors elle était son amie.

Bien sûr les poules savaient profiter du moindre instant d’inattention du gros cochon. A peine levait-il la tête qu’elles se précipitaient toutes ensemble sur l’écuelle un instant délaissée ! Malgré les grognements les plus terribles, les coups de groin dans tous les sens, il arrivait difficilement à les déloger !

Tout cela ne pouvait que l’inciter à manger encore plus vite, malgré les conseils de Marie. Aussi il ne faut pas s’étonner qu’un jour une arête lui resta plantée dans le gosier.

 

Ce jour là on avait mangé des truites que le père de Marie aimait pêcher dans un petit lac de la montagne. Les gens qui connaissaient le coin appelaient ce petit lac, le lac des Mille Couleurs, sans doute à cause des irisations colorées que provoquaient à sa surface les rides soufflées par le vent.

Quand Ernestine voyait revenir le fermier avec son sac empli de quelques belles truites, elle s’empressait d’éloigner son Ernest de canard « Va donc apprendre aux enfants à se servir de leurs ailes, lui disait-elle, sinon ils ne quitteront jamais la mare et finiront dans une assiette comme tout bon canard un peu trop dodu ! » C’est que la vision de truites péchées dans le lac des Mille Couleurs rappelait trop à Ernest son amie Cunégonde, la truite qui l’avait sauvé de sa solitude et lui avait permis de rencontrer son amour de cane à la ferme.

A cette époque, Ernest ne pouvait pas quitter le lac pour suivre la migration des canards ayant une aile abîmée, alors pour ne pas être tout seul il s’était lié d’amitié avec Cunégonde, la reine des truites. Et c’est grâce à cette truite qu’il avait pu trouver Ernestine ! Cunégonde l’avait un jour poussé dans la rivière avec l’aide de Samuel le saumon. Après avoir descendu la rivière, il était arrivé à la ferme où Ernestine l’avait accueilli et en avait fait son compagnon de cœur. Mais le souvenir de Cunégonde ne le quittait pas, alors chaque fois qu’il voyait une truite rapportée par un pécheur, c’était des larmes à n’en plus finir. « Et si c’était Cunégonde, et si c’était Cunégonde … » répétait-il sans cesse.

Donc Ernest, qui n’aimait pas voir les truites pêchées dans la montagne, avait été envoyé s’occuper des canetons pour leur apprendre à voler. Evidemment s’il avait su cette histoire de truites, il aurait sûrement interdit à Gros Cochon Pigou de manger les restes du repas. « Tu ne peux pas manger Cunégonde ! » se serait-il exclamé. Et peut-être rien ne serait arrivé.

Au lieu de cela, Gros Cochon Pigou se précipita sur sa pitance. Toutes les poules, attirées par l’odeur de la truite, étaient accourues et faisaient un rond autour de lui, espérant glaner quelques arêtes, ce qui ne l’incitait pas faire une pause dans son repas. Au contraire, il avalait presque sans mâcher, confiant dans la nourriture de Restitue. C’est alors qu’une arête malencontreuse se logea dans sa gorge.

Ce fut une catastrophe ! Il ne pouvait pas continuer à manger, tout était bouché dans sa gorge. Les poules, voyant cela, se rapprochèrent. C’était bien la première fois qu’elles voyaient ce gros cochon toujours affamé repoussait son écuelle comme s’il en avait trop ! La curée fut fantastique, les poules agglutinées sur l’écuelle se poussaient l’une l’autre pour en avoir plus. Même Jacquot, le coq, attiré par ce chambardement, ne put les déloger malgré des coups de bec bien sentis !

Pendant ce temps Gros Cochon Pigou essayait de se gratter la gorge, espérant faire glisser cette arête. Mais rien à faire, l’arête était bien plantée et refusait de bouger. Désespéré, il abandonna son écuelle aux poules sans même essayer de les chasser, il s’en fut se réfugier au fond de sa soue et décida ne plus en sortir tant que l’arête ne serait pas partie.

Chaque jour Marie apportait la grande écuelle bleue toujours bien remplie, mais Gros Cochon Pigou y touchait à peine. Remarquez que ce n’était pas perdu, les poules se mirent à grossir, leurs œufs devinrent énormes pour le plus grand plaisir de Marie qui adorait les gros œufs à la coque. Mais si les poules se faisaient du lard, mais le cochon maigrissait. Il maigrissait même à vue d’œil et un jour Restitue commença à s’inquiéter. On le voyait sortir de temps en temps de sa soue juste pour aller boire à la mare aux canards, il avançait en chancelant comme s’il tenait tout juste sur ses pattes, fini le dandinement qui caractérisait sa démarche de bon cochon bien gras et bien rose. Les poules le regardaient passer en caquetant de joie à l’idée qu’une écuelle serait encore mise à leur disposition sans que le cochon essaye de les chasser !

Le vétérinaire, appelé par Restitue au chevet de son cochon favori, ne sut pas quoi faire. Plutôt qu’à une arête plantée dans la gorge, il pensa à une maladie de l’estomac et préconisa des remèdes dans ce sens qui restèrent bien sûr sans effet.

Le pire fut atteint à l’automne quand les hommes le déclarèrent inapte à la chasse aux truffes ! L’arête qui fermait son gosier lui enlevait toute envie de chercher des truffes et lorsqu’on l’emmena dans la forêt de chênes pour la première récolte, il resta amorphe, sans réaction malgré les encouragements des hommes. « Mais jamais nous ne retrouveront l’équivalent de notre Gros Cochon Pigou ! se désolèrent les hommes quand ils comprirent qu’il fallait se mettre à la recherche d’un remplaçant.

Quand la décision fut prise, que le nouveau cochon fut trouvé et que Marie, en pleurs, s’apprêtait à dire adieu à son cochon chéri, tout changea sans que personne ne comprenne pourquoi. Cela arriva quelques jours après l’arrivée de la cigogne.

Ce fut Marie, la première qui s’en aperçut en apportant l’écuelle bleue toujours bien remplie. Elle avait insisté pour continuer à apporter cette écuelle même si Gros Cochon Pigou y touchait à peine et s’en retournait se coucher dans sa soue. « Avec moi il mange un peu, je suis sûre qu’il va bientôt guérir ! » disait-elle. Restitue, qui ne voulait pas attrister sa fille, faisait semblant de la croire, mais pour elle, le sort du cochon était scellé.

Comme d’habitude les poules étaient prêtes pour la curée, elles ne faisaient même plus attention au cochon qui ne faisait aucun effort pour les chasser ! Mais ce jour là Marie eut la surprise de voir ce dernier se précipiter sur la nourriture tout en envoyant valser les poules à droite et à gauche à coup de groin et de coup de patte. Il finit son écuelle en un rien de temps et Marie, trop contente de le voir se remettre à dévorer, s’empressa de réclamer une autre écuelle au grand étonnement de Restitue.

Ce jour là aussi les hommes firent une dernière tentative avec la chasse aux truffes. « On l’emmène pour la dernière fois ! S’il n’en trouve pas on s’en débarrasse ! » dirent-il à la petite Marie. Et miraculeusement ce fut la meilleure récolte que l’on ait jamais obtenue. Les truffes ramassées rapportèrent beaucoup d’argent et il ne fut plus question de se vendre Gros Cochon Pigou pour en faire des saucisses !

Bien sûr on ne tarda pas à associer l’arrivée de la cigogne avec cette guérison miraculeuse, mais personne ne put expliquer ce qu’il en était. Cette fameuse cigigne n’était pourtant qu’un pauvre cigogneau tout malingre. « Il est incapable de faire la migration vers le sud annonça le vétérinaire dès qu’il l’eut examiné. La bande à laquelle il appartient  a dû partir sans l’attendre. Il faudra que vous le soigniez pendant l’hiver, et au printemps prochain il rejoindra sa bande quand elle passera dans sa migration vers le nord. » C’était une explication raisonnable, mais tout cela n’expliquait pas la guérison subite de Gros Cochon Pigou.

Pourtant la petite Marie savait qu’il n’y avait rien d’extraordinaire dans cette guérison, mais elle ne garda de révéler quoi que ce soit, sachant bien que personne ne la croirait. Seul le vétérinaire eut droit à une explication, Marie lui raconta tout ce qu’elle savait. Il faut dire qu’elle avait l’habitude de lui raconter tous ces événements dans la vie de la ferme que personne ne voyait, n’entendait, ni même ne soupçonnait ! Et le vétérinaire adorait ! « Votre fille a l’art de faire vivre les animaux comme s’ils avaient un zeste de conscience ! disait-il souvent à Restitue. Restitue écoutait ce compliment avec sérieux plutôt que de hausser les épaules en se moquant. Elle aussi profitait des éclats de vie que lui racontait sa fille pour nourrir son inspiration dans la peinture. Elle se retirait dans son atelier et essayait d’exprimer dans un tableau ce que ressentait sa fille.

Le vétérinaire fut assez vexé de l’histoire que lui raconta Marie sur la guérison miraculeuse de Gros Cochon Pigou. Il n’avait pas diagnostiqué que c’était une arête qui l’empêchait de manger et il avait fallu que tout le petit monde de la ferme et même de la forêt s’y mette pour le sauver !

   Bien sûr c’est Ernestine qui a tout manigancé comme d’habitude ! conclut-il en souriant. Sans elle je me demande comment vous pourriez vivre dans cette ferme !

 

Mais, vous demandez-vous, quelle est donc cette histoire que Marie a racontée au vétérinaire ? Comment Gros Cochon Pigou a-t-il bien pu se débarrasser de cette arête si bien plantée au fond de sa gorge ?

Eh bien, comme vous l’avez deviné, c’est Ernestine qui, comme d’habitude, prit les choses en main ! Mais d’abord il fallut la convaincre. Quand Gros Cochon Pigou vint lui raconter ses malheurs, elle commença à se moquer de lui.

   Tu vois ce que c’est que d’être glouton ! Si tu prenais le temps de mâcher plutôt que de te précipiter sur la nourriture et de l’avaler le plus vite possible, ce ne serait pas arrivé !

   C’est à cause des poules… commença à pleurnicher Gros Cochon Pigou.

   Tu peux bien leur en donner un peu ! L’écuelle est toujours pleine, c’est beaucoup trop pour un seul cochon !

   Mais j’ai toujours faim… pleurnicha encore Gros Cochon Pigou. C’est tellement bon de manger que je pourrais ne jamais m’arrêter !

   Eh bien cette arête est la bienvenue pour te faire maigrir un peu ! Quelques jours de jeune, cela ne peut pas te faire de mal.

Bien sûr, Ernestine pensait que l’arête s’en irait toute seule au bout de quelques jours. Ce ne fut pas le cas et Gros Cochon Pigou commença à maigrir plus que ce qu’Ernestine avait imaginé. Son air lamentable finit par l’inquiéter : clairement cette arête ne se délogerait pas toute seule de sa gorge. Il fallait faire quelque chose.

Elle fit d’abord appel à Hamilcar. « Avec tes yeux capables de voir la nuit, tu devrais pouvoir repérer cette fameuse arête », lui dit-elle.

Ce n’était pas pour déplaire au gros chat noir qu’on fasse appel à la clarté de sa vision. Seule la chouette pouvait lui faire concurrence dans ce domaine. Mais il fallut toute la diplomatie d’Ernestine pour arriver à ce que Gros Cochon Pigou ouvre le plus grand possible son groin juste devant les moustaches du chat. Hamilcar faisait l’important et ne se pressait pas de libérer le pauvre cochon.

   Alors que vois-tu au fond de sa gorge, demanda Ernestine impatiente.

   Les poules n’ont pas à se faire du souci, l’écuelle reste à leur disposition, miaula enfin Hamilcar. L’arête est bien en place et je ne pense pas qu’elle puisse partir toute seule.

Gros Cochon Pigou put enfin refermer son groin. Il ne put s’empêcher de remarquer :

   Il n’y a pas que les poules qui visitent mon écuelle. Je connais un chat qui apprécie le poisson quand il y en a !

   La différence entre moi et Gros Cochon Pigou est que je n’avale pas tout rond ! précisa Hamilcar tout en faisant le gros dos. Moi je suis un gourmet qui sait apprécier la bonne nourriture. Jamais une arête ne viendra se planter comme cela en fond de ma gorge.

Il faut dire que le chat avait une très haute opinion de lui-même et n’hésitait pas à dire « moi » sans tenir compte de l’effet désagréable que pouvait produire une telle manifestation d’impolitesse.

Là-dessus, estimant sa mission d’exploration du groin de Gros Cochon Pigou terminée, il s’en alla la queue bien droite rejoindre son lieu favori pour la sieste, le lit de la petite Marie.

Gros Cochon Pigou, lui, faisait une mine de six pieds de long. Imaginer ce chat en train de se régaler avec son écuelle n’était pas pour le réjouir ! Il rejoignit sa soue, jurant de ne plus voir personne et surtout ceux qui profitaient indûment de son écuelle.

Ernestine, de son côté, n’était pas beaucoup plus avancée. Il fallait pourtant agir, elle savait bien que s’il gardait cette arête dans sa gorge, Gros Cochon Pigou était promis à se transformer en saucisses. Elle décida d’envoyer Ernest en mission auprès de Corvusse au fin fond de la forêt avec l’espoir que le vieux corbeau trouverait la solution. Elle-même évitait de pénétrer la forêt profonde, elle avait toujours vécu à la ferme et le monde sauvage lui faisait encore peur malgré les efforts d’Ernest pour le lui faire connaître. « Bien sûr, toi qui viens de ton lac des Mille Couleurs, tu as l’habitude, lui disait-elle quand il la conviait à une sortie aventureuse hors de la ferme ! Mais tu vois, je préfère la civilisation ! »

Donc Ernest se mit en quête de Corvusse et pour cela il dut s’enfoncer dans la forêt, demandant son chemin à chaque être vivant qu’il rencontrait. Tout le monde connaissait Corvusse dans la forêt, depuis la petite souris des champs jusqu’au renard. Ce dernier d’ailleurs n’aimait pas trop le vieux corbeau mais il venait néanmoins le consulter pour toute affaire un peu grave, oubliant d’une fois sur l’autre les désagréments encourus, comme vous avez pu l’apprendre dans de précédentes aventures.

Bien sûr, quand Ernest rencontra Smirle, il prit ses précautions pour lui demander de l’aider à trouver Corvusse. Il n’était pas question de se poser juste en face d’un renard ! Il connaissait son appétit pour les canards. Ce n’était d’ailleurs pas une balade agréable que lui avait assignée Ernestine. Il n’aimait pas voler entre les arbres dans la grande forêt, c’était étroit, il y avait des branches partout et souvent il heurtait une aile. « La forêt, c’est pour les corbeaux ! » disait-il souvent. L’envie lui prit alors de frapper l’air plus fort pour se retrouver au-dessus de la forêt, libre de voler sans contrainte, de voir le paysage et de choisir le lac où il amerrirait. Aussi la réponse de Smirle à sa question sur Corvusse le satisfit pleinement.

   Si tu voles au-dessus de la forêt, répondit Smirle à la question d’Ernest, tu repéreras un immense chêne dont la hauteur le fait se remarquer de loin. Là est l’habitation de Corvusse. Ce corbeau a une très haute opinion de lui-même, il a colonisé le plus vieux, le plus grand chêne de la forêt. Mais attention : si tu veux quelque chose de sa part, n’oublie pas de le flatter, il ne résiste jamais à la flatterie !

Corvusse était un vieux corbeau, tellement vieux que personne ne connaissait son âge véritable. Son plumage était plutôt décrépi et en plus il sentait mauvais. Aussi quand Ernest eut réussi à se poser sur la branche où se tenait Corvusse, il essaya autant que possible de rester à bonne distance.

   Qu’as-tu donc à rester éloigné comme cela ? lui demanda le vieux corbeau. Rapproches-toi donc de moi si tu veux me parler.

   C’est que la branche ne me convient pas, essaya de répondre Ernest. Je suis fait pour nager dans l’eau et non pas pour me poser sur une branche, même si celle-ci est assez large.

   C’est vrai que je ne vois pas souvent de canard par ici. C’est sûrement Ernestine qui t’envoie.

On remarquera sur cette réponse que la réputation d’Ernestine était parvenue jusqu’au fin fond de la forêt, jusqu’à Corvusse lui-même ! Il faut dire que le vieux corbeau était plein de rhumatismes et avait des difficultés à se nourrir tout seul, alors il venait souvent visiter la ferme dans l’espoir de picorer quelques miettes que Gros Cochon Pigou aurait pu laisser traîner. Il faisait un peu pitié à Ernestine qui se débrouillait toujours pour lui procurer un bon repas. Corvusse appréciait, malgré la colère de Gros Cochon Pigou qui voyait son écuelle se vider ! « Tu n’as pas besoin de nourrir toute la forêt, nous ne sommes pas une organisation chargée de la faim dans le monde ! » hurlait-il après Ernestine.

   Voilà, reprit Ernest comprenant que Corvusse était dans de bonnes dispositions. C’est au sujet de Gros Cochon Pigou.

   Ah ! Il s’agit de ce cochon qui grogne comme si on lui arrachait le cœur quand je mange un peu de sa nourriture ?

   Oui, mais il ne grogne plus. Et tu peux venir quand tu veux piocher dans son écuelle ! Aujourd’hui ce sont les poules qui mangent tout ce qu’il laisse !

Corvusse était un sage qui avait une grande connaissance des choses, il vivait depuis si longtemps que rien ne pouvait l’étonner. « J’ai tout expérimenté, j’ai tout vu, disait-il avec condescendance. Personne ne peut plus me surprendre puisque je connais à l’avance la réponse ! » Mais là, devant l’annonce d’Ernest comme quoi Gros Cochon Pigou faisait la grève de la faim, il resta sans voix !

   Ça va Corvusse ? demanda Ernest inquiet de ce silence.

   Oui, oui… se reprit le vieux corbeau. Mais je ne peux pas imaginer ce gros cochon laisser son écuelle aux poules. C’est le monde à l’envers !

   C’est bien là le problème. Il maigrit et va bientôt partir en saucisses. Il faut que tu aides Ernestine à lui retirer cette arête de sa gorge.

   Ah ! Je comprends mieux, répondit Corvusse content d’avoir une explication rationnelle à cette grève de la faim de la part du cochon le plus glouton qu’il ait connu.

   Il n’arrive pas à l’ôter tout seul, insista Ernest. Nous les canards, on ne peut pas l’aider, nos becs sont trop larges pour s’enfoncer dans sa gorge. Le vétérinaire, lui, n’y comprend rien, il croit qu’il est malade et ne sait donner que des médicaments ! Alors Ernestine m’a demandé de venir te voir, elle pense que toi seul pourrait connaître la solution, toi dont la sagesse est réputée dans toute la forêt.

La louange fit sur le corbeau l’effet d’une caresse. Il se redressa sur ses pattes, gonfla ses plumes et les lissa pour leur donner plus de brillant. Voyant cela, Ernest ne demanda s’il n’avait pas un peu trop exagéré la louange. Ernestine lui avait bien recommandé de flatter le vieux corbeau pour obtenir sa coopération, mais quand même ce vieil oiseau décrépi avec une queue rabougrie méritait-il une telle louange ? Pourtant une réponse vint avec une solution.

   Seule une cigogne pourrait faire l’affaire, commença Corvusse après avoir terminé de lisser ses vieilles plumes. Avec son long cou emmanché d’un long bec, elle saura extirper cette arête de la gorge de ton Gros Cochon Pigou.

Ernest le regarda avec admiration.

   Mais où vais-je trouver une cigogne ? s’inquiéta-t-il.

   C’est l’automne en ce moment et c’est l’époque de la migration. Tu trouveras des cigognes là où il y a des grenouilles, par exemple au lac des Mille Couleurs que tu connais bien. Les cigognes s’y arrêtent de temps en temps pour se ravitailler avant de continuer leur vol vers le sud.

   Mais comment vais-je convaincre ces cigognes de venir avec moi jusqu’à la ferme ? insista Ernest.

   Les grenouilles sont rares cette année au lac des Mille Couleurs et les cigognes ont faim. Il suffira de les inviter toutes à un festin dans la mare aux canards de la ferme. Je sais qu’il y a plein de grenouilles. Tout le monde y trouvera son compte : les cigognes se reposeront à l’abri du renard et se ravitailleront avant de reprendre leur route vers le sud, Marie sera enchantée de voir des cigognes et Gros Cochon Pigou verra son arête ôtée de sa gorge.

 

C’est ainsi qu’Ernest, après avoir remercié Corvusse avec une nouvelle série de louanges, s’envola pour le lac des Mille Couleurs. « Ernestine a bien fait de me confier cette mission « arête », je vais revoir Cunégonde, mon amie la truite ! » se plaisait-il à penser pendant qu’il survolait la forêt vers la montagne.

Après avoir effectué un bel amerrissage sur le lac des Mille Couleurs, Ernest ne tarda pas à trouver Cunégonde. Ils avaient beaucoup de choses à se raconter et l’arête de Gros Cochon Pigou fut un peu oubliée. Il fallut parler du bon vieux temps quand ils jouaient à plonger au fond du lac pour rejaillir hors de l’eau comme des bouchons. Cunégonde faisait de son mieux pour distraire le petit canard que son aile blessée empêchait de suivre la migration. Elle l’avait même sauvé en lui trouvant à manger pendant l’hiver, alors que tous ses copains étaient partis dans le sud. Et c’était encore Cunégonde qui l’avait envoyé descendre la rivière jusqu’à la ferme où il avait connu Ernestine.

Au bout de quelques jours, Ernest finit par se rappeler qu’il avait une mission à accomplir, la mission « Arête de Gros Cochon Pigou ».

   Pauvre Gros Cochon Pigou, dit-il à Cunégonde, il ne peut plus manger à cause d’une arête dans sa gorge. Nous avons besoin d’une cigogne pour le guérir.

   Il y a un vol de cigognes qui s’est installé un peu plus haut dans la rivière, là où il y a plein d’écrevisses. Viens avec moi, je t’emmène.

   Mais comment vais-je en décider une à venir à la ferme ? Il n’y a pas d’écrevisses là-bas, seulement quelques grenouilles ! s’inquiéta Ernest.

   Laisse moi faire, répondit Cunégonde sûre d’elle.

En quelques bons coups de queue, la truite remonta la rivière jusqu’aux cigognes. Ernest se contenta d’un petit vol de reconnaissance. Il était un peu circonspect, ces immenses cigognes posées sur leurs longues pattes l’impressionnaient beaucoup, contrairement à Cunégonde qui était habituée à leur présence.

Cunégonde se dressa toute droite dans l’eau et s’adressa directement au chef de la bande.

   Voilà, dit-elle, mon ami le canard voudrait vous connaître mais il est un peu timide ! Il vous invite à visiter la ferme où il habite.

Et Cunégonde raconta comment elle avait décidé Ernest à quitter le lac pour partir à l’aventure et comment il avait trouvé cet endroit merveilleux où régnait une petite fille qui donnait à manger à tout le monde et qui, de plus, adorait les cigognes.

Visiblement le chef des cigognes était impressionné par ces informations. Il avait bien hésité à attraper d’un coup de bec cette truite bavarde mais d’abord elle était vraiment trop grosse pour l’avaler et ensuite ce qu’elle disait l’intéressait au plus haut point.

Cunégonde savait pourquoi. Elle avait remarqué un cigogneau de l’année un peu faible que les autres cigognes essayaient de nourrir du mieux qu’elles pouvaient. Mais la population de grenouilles avait diminué, peut-être à cause des truites qui avaient fait une razzia sur les têtards et les cigognes ne trouvaient que des écrevisses pour nourrir le pauvre cigogneau.

Le chef des cigognes hocha longuement la tête en claquetant et finalement ce que Cunégonde attendait arriva.

   Nous remercions ton canard pour son invitation mais la migration doit continuer et nous sommes déjà en retard. Peut-être lors du voyage de retour, si tout se passe bien, nous ferons escale à sa ferme. Mais en attendant nous avons un cigogneau qui ne peut pas continuer la migration, il est trop faible et nous n’arrivons pas à bien le nourrir. Si ton canard pouvait l’emmener avec lui, il pourrait passer l’hiver dans cette ferme. Nous le récupérerions à la migration de printemps.

Et c’est ainsi qu’on vit Ernest, fier comme Artaban d’avoir réussi sa mission, arriver à la ferme suivi d’une cigogne. Celle-ci se posa élégamment au bord de la mare pendant qu’Ernest amerrissait dans une gerbe d’eau. Quelques grenouilles épouvantées sautèrent dans la mare et la cigogne affamée en profita aussitôt pour s’offrir un petit-déjeuner.

Marie assista à cette arrivée en applaudissant.

   Regarde maman, il y a une petite cigogne qui s’est posée au bord de la mare ! appela-t-elle toute excitée.

   C’est un cigogneau de l’année, confirma Restitue qui avait accouru à la nouvelle. Il doit appartenir à une bande de cigognes en cours de migration vers le sud. Sans doute est-il trop faible pour continuer la migration et les autres cigognes l’ont abandonné.

   Il faut le soigner alors, je vais lui porter l’écuelle de Gros Cochon Pigou ! Le pauvre n’a encore rien mangé.

La petite cigogne sembla apprécier la nourriture offerte par Marie. A peine eut-elle vidé l’écuelle qu’elle se mit à claqueter dans un concert ébouriffant.

   Mais comment fait-elle pour faire un tel bruit ? s’exclama Marie.

   Avec son bec qu’elle fait claquer en le refermant, précisa Restitue. Si elle claquette comme cela, c’est qu’elle est contente !

Marie contempla longuement la petite cigogne. Ernestine qui surveillait cette première rencontre savait pourquoi : « Elle lui cherche un nom ! » souffla-t-elle à Ernest.

Mais ce n’était pas simple de lui trouver un nom. La cigogne, bien qu’encore tout jeune, impressionnait Marie par sa taille. Montée sur ses grandes échasses, il fallait lever la tête pour la regarder dans les yeux, du coup on se sentait rabaissé à un rang inférieur ! Ernestine, un peu jalouse, essayait bien de se dresser sur ses pattes et de tendre le cou, mais visiblement elle ne tenait pas la comparaison !

   Cette cigogne sera l’aristocrate dans notre ferme ! souffla Hamilcar tout content de se moquer de la cane. Toi, ma pauvre Ernestine, tu ne pèses rien par rapport à cette dame.

Marie dut entendre la réflexion parce qu’elle se décida soudain :

   Je t’appellerai Dame cigogne, déclara-t-elle finalement. Et tu seras mon amie !

C’était comme cela, tous ses amis avaient un nom. Ceux qui n’avaient pas de nom ne comptaient pas.

Ainsi doté d’un nom, Dame cigogne s’habitua vite à la vie à la ferme. Marie la prit en grande affection et passait beaucoup de temps en sa compagnie. Il n’y avait pas besoin de chasser des grenouilles, l’écuelle de Gros Cochon Pigou suffisait bien à notre cigogneau, si bien même qu’il prit vite du poids et retrouva toute sa santé. Cette utilisation de son écuelle n’était pas pour plaire au gros cochon et il finit par protester auprès d’Ernestine.

   Je croyais que cette cigogne était venue pour me soigner et voilà qu’elle mange toute mon écuelle ! Quand est-ce qu’on va enfin s’occuper de moi ? pleurnicha-t-il.

   Ça vient, ça vient, un peu de patience, répondit Ernestine. La cigogne a besoin de s’habituer à la ferme avant de procéder à l’opération. En plus elle est très affaiblie et il faut la remettre d’aplomb pour qu’elle puisse opérer sans risque. N’oublie pas que son bec va s’enfoncer dans ta gorge, il ne faut pas de geste malencontreux !

Comment cette opération se déroula finalement, personne n’en sait rien. Même Marie ne fut pas invitée à y assister. Ce qu’on sait, c’est que Gros Cochon Pigou dut ouvrir tout grand son groin pour laisser la cigogne farfouiller tout au fond avec son long bec. On raconte encore qu’il eut alors la peur de sa vie et qu’il faillit s’enfuir dans la forêt. Il fallut toute la force de persuasion d’Ernestine pour le convaincre de laisser la cigogne enfoncer son long bec dans sa gorge et même cela ne suffit pas, Caroline dut venir à la rescousse en se couchant sur lui pour l’empêcher de bouger !

Mais la cigogne réussit parfaitement l’opération et dès le lendemain, Gros Cochon Pigou, affamé suite à son long jeune, mangeait comme un glouton, bousculant les poules qui croyaient encore pouvoir profiter de son écuelle.

Il était temps. Le jour même, on l’emmena à la recherche de truffes et ce fut le succès que l’on sait. Du coup Restitue s’empressa d’annuler la venue d’un nouveau cochon et Marie battit des mains de joie.

 

Mais, me direz-vous, que devint Dame cigogne dans cette histoire ?

Et bien la jeune cigogne s’enticha de Marie au point de la suivre dans tous ses déplacements. Elle la suivait même parfois à l’école ! Dans ce cas, elle venait se poser sur le toit et attendait la récréation pour rejoindre la petite fille. Vous pouvez imaginer l’ambiance quand la cigogne venait se poser au milieu de la cour, le lieu de rendez-vous convenu avec Marie. Chaque enfant osait une caresse dans une gentille bousculade, on imagina des nouveaux jeux auxquels on faisait participer Dame cigogne. Certainement notre cigogne avait reçu des conseils de la part de Hamilcar pour supporter ainsi l’animation joyeuse d’une cour d’école ! Il faut dire que Hamilcar quand il était jeune avait aussi pris l’habitude d’aller à l’école avec la petite fille. Mais pour éviter la cohue des enfants, il avait appris à rester invisible. « Je sais être aussi discret que mon ombre » avait-il coutume de se vanter 

Le summum fut atteint lorsque Dame cigogne osa entrer un soir par la fenêtre entrouverte dans la chambre de Marie. La petite fille battit des mains de joie et l’invita à s’installer à côté d’elle sur le lit. Après avoir replié ses longues pattes, Dame cigogne s’assit carrément sur Hamilcar qui, comme d’habitude, occupait la place la plus confortable.

   Prendre une cigogne comme doudou, on aura tout vu ! grogna ce dernier en se dégageant du paquet de plumes noires et blanches.

   C’est une gentille Dame cigogne, murmura Marie en lui caressant son long cou.

   Heureusement qu’elle partira lors de la prochaine migration, marmonna Hamilcar.

   La prochaine migration sera au printemps, quand les cigognes reviennent d’Afrique où il fait trop chaud pour attraper des grenouilles, pensa Marie. Peut-être la bande à laquelle appartient Dame cigogne s’arrêtera ici. Ce sera amusant, mais j’espère bien que Dame cigogne ne partira pas, elle est trop bien avec moi !

Comme pour accompagner ces pensées, Dame cigogne se lança dans un concert de claquettements assourdissants, si assourdissants que Restitue se précipita dans la chambre pour voir ce qui se passait.

   Ce n’est pas possible cette cigogne dans ta chambre, elle fait un bruit terrible ! Je me demande comment Hamilcar peut la supporter.

   Je suis bien d’accord, elle me prend ma place, je ne peux pas ronronner tranquille, miaula le gros chat noir, mais comment faire autrement ?

   Elle fête sa décision de rester à la ferme, dit Marie. Elle va sûrement construire un nid pour faire des petits, j’aimerais bien qu’elle le construise sur la cheminée.

   C’est çà ! Et comment je ferai mon feu alors ? se récria Restitue.


La révolte des grenouilles

 

 

   Une catastrophe ! C’est une catastrophe, déclara Anourelle, la reine des grenouilles, à Ernestine. Il faut faire quelque chose, cela devient insupportable !

Cela faisait quelque temps que Dame cigogne s’était installée sur la cheminée de la maison. Elle avait commencé à construire son nid avec de grands branchages qu’elle allait chercher dans la forêt proche. Quand elle n’était pas occupée avec son nid, elle descendait sur les berges de la mare pour chasser la grenouille. Il faut dire que Gros Cochon Pigou mangeait comme deux depuis qu’on lui avait enlevé son arête et il n’était pas question qu’il laisse une part de son écuelle à Dame cigogne malgré les remontrances de Marie.

Bien que plutôt hostiles envers cet oiseau aristocratique monté sur ses longues échasses, Ernest et Ernestine se sentaient obligés de l’accueillir sur les bords de leur mare, on ne chasse pas comme cela un doudou de Marie !. Mais Dame cigogne ne leur jetait même pas un coup d’œil, ce qui l’intéressait c’était les grenouilles qui pullulaient à cet endroit. Corvusse avait raison quand il avait dit à Ernest que la cigogne apprécierait son séjour, elle n’avait pas besoin de courir la campagne pour se nourrir, les ressources de la mare lui suffisaient bien ! Evidemment ce n’était pas l’avis de la gent grenouille, d’où la plainte justifiée d’Anourelle, la reine des grenouilles.

Marie connaissait cette grenouille puisqu’elle lui avait donné un nom. Elle l’avait découverte un jour qu’elle paressait sur les bords du petit lac, s’amusant à faire des ricochets avec des galets plats qu’elle récupérait dans la rivière proche. La grenouille faisait la sieste sur un matelas de mousse humide, confortablement recroquevillée sur elle-même comme le font les grenouilles, c’est à dire en repliant leurs grandes jambes sous leur corps, restant ainsi prête à sauter au moindre danger.

La grenouille avait sans doute faim parce qu’elle n’eut pas peur quand Marie lui donna un petit morceau de son goûter. Elle se mit à manger le morceau de gâteau sans autre souci, tout en jetant quand même un regard suspicieux vers la petite fille. Marie se sentit alors suffisamment en confiance pour oser un geste qui aurait normalement dû déclencher un saut suivi d’un plouf dans la mare, elle posa son doigt sur la tête de la grenouille et lui fit une charmante petite caresse. Ce geste fut à l’origine d’une amitié durable. Chaque fois que le temps lui permettait, Marie descendait à la mare avec son goûter, chaque fois la grenouille l’attendait sur le matelas de mousse et chaque fois la cérémonie se répétait.

   Elle est mon doudou pour le goûter ! disait-elle à tout le monde. Désormais il me faut un doudou pour le goûter comme un doudou pour m’endormir !

Hamilcar entendit cette remarque et se mit à rire dans sa moustache.

   Quelle idée d’avoir un doudou grenouille ! C’est la chose la plus absurde que j’ai jamais entendue !

Rien que l’idée de toucher cette chose froide et mouillée lui faisait hérisser le poil d’horreur. Vite il conclut que cette grenouille ne représentait pas un concurrent sérieux pour sa place sur le lit de Marie, aussi il se désintéressa définitivement de la question.

Marie finit par donner un nom à cette grenouille, ce fut Anourelle. Elle élabora à son habitude ce nom en le dérivant du mot anoure qui identifie l’ordre auquel appartiennent les grenouilles. Marie ne pouvait pas voir un animal ou une plante sans essayer de le classer, « Je serai biologiste plus tard, disait-elle au vétérinaire, je dois apprendre à tout classer ! »

Elle donna ce nom à sa grenouille lorsqu’elle se fut assurée de savoir la reconnaître entre toutes les grenouilles qui vivaient autour du lac. Elle nota ainsi des petits détails, la forme de la tête, les taches sur son dos et surtout ses jambes qu’elle avait particulièrement longues, ce qui lui permettait des sauts impressionnants. D’ailleurs Marie s’amusait à faire sauter toute grenouille qu’elle rencontrait et jamais elle n’en avait trouvé une qui saute aussi loin qu’Anourelle ! « C’est  donc la reine des grenouilles ! » déclara-t-elle un jour.

Mais outre le saut, Marie découvrit un autre don à la reine des grenouilles, son chant. Marie adorait le chant des grenouilles le soir dans sa chambre quand elle attendait le sommeil qui viendrait l’emporter dans la nuit. Et quand le chant des grenouilles commençait à prendre de l’ampleur avec l’arrivée de la lune, il lui semblait qu’une voix plus forte que les autres assurait l’harmonie de l’ensemble, « C’est Anourelle qui est le chef d’orchestre ! » racontait-elle au vétérinaire quand celui-ci passait un moment avec elle après avoir réussi le vêlage difficile d’une vache. Le vétérinaire adorait ces histoires par lesquelles Marie faisait vivre les animaux comme s’ils étaient doués d’une certaine conscience.

Anourelle était donc devenue la reine des grenouilles, Marie en avait ainsi décidé. Même Ernestine, qui n’aimait pas particulièrement les grenouilles, avait compris qu’Anourelle faisait désormais partie des histoires qu’elle entendait chaque jour Marie raconter et qu’il fallait en tenir compte ! C’est pour cela qu’elle accepta d’écouter les doléances d’Anourelle, sinon elle lui aurait bien donné un coup de bec pour l’envoyer valser dans l’eau !

 

Ernestine se retrouva bien embêtée devant la plainte d’Anourelle. Dame cigogne la méprisait avec hauteur et ne l’écouterait même pas si elle essayait d’intercéder. Comment alors protéger les grenouilles de la mare ? Marie semblait s’être tellement entichée de cette cigogne qu’il ne fallait pas espérer une aide de ce côté là. Dame cigogne avait tous les droits, même celui de manger les grenouilles de la mare !

En manque d’idée, Ernestine s’en alla voir Gros Cochon Pigou. Souvent ce gros cochon pataud l’étonnait en sortant une idée originale ! « Pourtant, lourd comme il est et toujours inquiet qu’on lui vole sa nourriture, il ne semble pas porté à écouter les problèmes des autres ! » disait-elle à Ernest.

Par chance, ce jour là Gros Cochon Pigou était très en colère contre Dame cigogne.

   Rends-toi compte : cette cigogne se croit tout permis ! Ce n’est pas parce qu’elle est montée sur de grandes échasses qu’elle a le droit de me voler la moitié de mon écuelle de nourriture. C’est à croire qu’il n’y a plus de grenouilles dans la mare !

   Oui, mais tu es assez grand pour te défendre, lui rétorqua Ernestine. Ce n’est pas le cas des grenouilles. Leur reine est venue se plaindre auprès de moi.

   Ecoute, elle nous méprise tous, montée comme elle est sur ses échasses. Nous sommes des rampants, presque des vers de terre ! Pour discuter avec elle, il faut arriver à se mettre à sa hauteur.

   Facile ! intervint Hamilcar qui passait par là. Il suffit que nous montions sur des échasses nous aussi !

Ernestine regarda Hamilcar avec admiration. Comment ce chat qui ne pensait qu’à sa sieste avait-il pu avoir une si merveilleuse idée ? Mais en fait Hamilcar n’y était pour rien, simplement il avait vu Marie s’exercer en secret à monter sur des échasses.

   Je veux marcher comme une cigogne, avait-elle déclaré à son père.

Et ce dernier lui avait aussitôt fabriqué deux échasses pour petite fille. Il lui fallut plusieurs jours avant de maîtriser ce nouveau moyen de locomotion, mais quel succès quand elle sortit enfin dans la cour montée sur ses échasses !

   Voilà ! s’écria-t-elle. Je suis aussi grande que Dame cigogne maintenant, je peux discuter avec elle d’égal à égal !

La chute qui suivit vint vite affirmer le contraire, mais Marie ne s’avouait jamais vaincue. Bientôt elle se sentit suffisamment sûre pour défier Dame cigogne sur ses échasses. Justement la cigogne se promenait au bord de la mare, profitant de ses grandes jambes pour avancer dans l’eau.

   C’est trop bien ! s’écria Marie. Moi aussi je vais entrer dans la mare.

La cigogne fut bien surprise quand elle vit la petite fille la rejoindre dans l’eau. Elle en oublia même la grenouille qu’elle surveillait depuis quelque temps, cette dernière en profita d’ailleurs pour se mettre à l’abri sous un rocher.

   Maintenant je suis à ton niveau, déclara la petite fille enchantée. Je peux te parler face à face !

Et joignant le geste à la parole, elle allongea une petite caresse sur la tête de la cigogne.

Pour Ernestine qui surveillait tout cela, c’était la solution miracle. Il ne restait plus qu’à se procurer des échasses. Heureusement Marie eut la même idée. Elle se mit dans la tête que Hamilcar et Ernestine devaient l’accompagner dans la découverte du monde nouveau auquel les échasses permettaient d’accéder.

Le père de Marie émit quelques réserves sur l’opération, mais comment refuser quelque chose à Marie ! Ainsi il construisit quatre échasses pour le chat et deux pour Ernestine. Marie aurait bien aimé mettre Gros Cochon Pigou dans le coup, mais là le refus de son père fut net : « Il est bien trop balourd pour monter sur des échasses ! » Ernestine ne manqua pas d’approuver, quant à Gros Cochon Pigou, loin d’être vexé, il fut au contraire bien soulagé d’être dispensé d’une telle expérience !

Tous les habitants de la ferme se retrouvèrent dans la cour pour admirer les premiers pas de Hamilcar sur ses échasses. Ce n’est pas qu’il ait tout tenté pour se défiler, mais Marie le tenait à l’œil et l’avait menacé de toutes les représailles possibles s’il ne relevait pas le défi, la pire étant de ne plus avoir accès à son lit le soir. Alors ses quatre échasses fixées sur ses pattes, Hamilcar fut bien obligé d’accepter de voir ses pattes allongées d’au moins un mètre ! Mais sa souplesse de félin lui permit de garder l’équilibre et on le vit bientôt marcher fièrement sur ses quatre échasses comme s’il était né avec. Il faut dire qu’avec quatre pattes, c’est sûrement plus facile qu’avec deux ! D’ailleurs ce fut plus difficile avec Ernestine, mais celle-ci s’aida de ses ailes pour se tenir debout sur ses échasses et tout se passa bien.

   Maintenant il faut des échasses pour chaque poule ! déclara Marie à son père. Ainsi nous aurons toute une basse-cour montée sur échasses !

   Voilà ce que nous allons dire à Dame cigogne, souffla Ernestine à Hamilcar.

Et tous les deux s’en furent vers la mare où régnait la cigogne. L’effet produit par nos deux échassiers amateurs fut assez saisissant ! Dame cigogne n’en crut pas ses yeux, voilà que ces deux là qu’elle considérait comme des vermisseaux se mettaient à sa hauteur ! Hamilcar, heureux comme un roi de découvrir les possibilités offertes par l’extension de ses pattes, s’empressa d’empiéter sur le domaine réservé de Dame cigogne. Il se mit à marcher sur les bords de la mare, là où l’eau affleure, faisant ainsi sauter les grenouilles affolées, les pauvres croyaient voir un vrai échassier mangeur de grenouille. Le gros noir chat riait de joie dans sa moustache, il n’avait plus peur de se mouiller les pattes, c’était un nouveau monde qu’il découvrait, le monde des échassiers ! Mais pour Dame cigogne, c’était un affront insupportable surtout qu’en courant partout sur ses échasses, Hamilcar envoyait tout son repas se réfugier sous les pierres dans l’eau !

Alors quand Ernestine, désormais rehaussée au niveau de Dame cigogne, menaça de mettre toutes les poules sur échasses, cette dernière comprit qu’elle allait devoir compter avec ceux qui habitaient au ras de terre. Quelle supériorité lui resterait-il s’ils se montaient tous sur des échasses ? Pouvait-elle être encore une Dame ? Peut-être l’appellerait-on simplement noiraude à cause de sa queue noire ? Un cauchemar pour cet aristocrate !

C’est ainsi que Dame cigogne accepta de changer son territoire de chasse et de ne plus fréquenter la mare des canards.

Le soir venu, Anourelle manifesta la victoire en entraînant toutes les grenouilles de la mare dans un chant ébouriffant. On avait l’impression que toute la mare chantait comme si les grenouilles pullulaient partout. C’était au point que Dame cigogne commença à regretter l’engagement qu’elle avait pris ! Elle imagina un festin de grenouilles jusqu’à ne plus pouvoir en avaler !

   Je ne croyais pas qu’il restait autant de grenouilles pour chanter le soir, remarqua Marie accoudée à sa fenêtre.

   Oui ! marmonna Hamilcar déjà allongé sur le lit. Et c’est bien dommage, elles vont encore m’éclabousser chaque fois que je m’aventure au bord de la mare sans échasses !

   La cigogne reviendra dans la mare, c’est sûr. Elle aime trop les grenouilles ! répliqua pensivement Marie. Anourelle est mon amie, je dois la défendre, mais j’aime aussi Dame cigogne et je voudrais bien qu’elle reste ici et fasse son nid sur la cheminée.

Hamilcar se contenta de lisser ses moustaches avec sa patte. Ce genre de réflexion ne le touchait guère, ce qui importait à l’instant présent était de s’allonger bien au chaud contre la petite fille et de commencer à ronronner comme un bon chat !

Ce fut le vétérinaire qui rassura Marie sur la cohabitation des grenouilles avec la cigogne.

   C’est bientôt l’hiver, il va faire froid et les grenouilles vont s’enterrer pour attendre le printemps. Elles seront à l’abri.

   Mais alors Dame cigogne n’aura plus rien à manger ? s’inquiéta Marie sans se rendre compte de la contradiction avec son souhait de protéger les grenouilles de la mare.

   Eh oui ! Ta cigogne aurait dû suivre la migration. Il faudra que tu la nourrisses pendant l’hiver. Au printemps prochain, elle reprendra la migration vers le nord.

 

La cigogne souffrit peu de l’hiver. Marie réclama une écuelle spéciale cigogne, une écuelle à laquelle Gros Cochon Pigou n’aurait aucun droit. Chaque matin pour le petit-déjeuner, Dame cigogne venait taper contre le carreau de la fenêtre de la cuisine et Marie s’empressait de la laisser entrer. Comme cela, elle prenait son petit-déjeuner avec elle. L’écuelle de la cigogne comprenait des restes des derniers repas, mais Marie complétait avec des morceaux de pain bien beurrés. Le dimanche, la cigogne avait même droit à un croissant. Il se disait beaucoup de choses entre les deux copines que personne ne comprenait évidemment et Restitue avait bien des difficultés pour arriver à ce que sa fille soit prête pour attraper le bus de l’école.

   Ce serait bien si Dame cigogne pouvait m’emmener sur son dos, disait Marie en pestant contre l’horloge qui la menaçait sans cesse.

Quand les jours de grand froid arrivèrent, Marie conduisit sa cigogne dans la grange au-dessus de l’étable de Caroline.

   Ici tu n’auras pas froid, lui dit-elle après lui avoir expliqué comment entrer par la petite fenêtre. Caroline et ses commères sont juste en dessous et c’est un bon radiateur !

Oui ! On ne peut pas dire mais Marie était aux petits soins pour sa cigogne. C’était au point de rendre jaloux Hamilcar dont ce n’était pourtant pas le principal défaut ! Il se sentait délaissé, on ne s’occupait plus de lui ou si peu !

   Par exemple, se plaignit-il un jour à Ernestine, le matin mon bol de lait n’est même plus tiède ! Et puis elle ne me prend plus dans ses bras, elle préfère s’occuper de sa cigogne ! Du coup j’oublie de ronronner !

   Ah oui ! plaisanta Ernestine. Sans Marie, il n’y a plus de Hamilcar ! Finies les chattemites, oubliée la nuit au chaud. Bientôt tu oublieras même comment ronronner ! Tu n’auras plus qu’à demander à Gros Cochon Pigoo de te prêter une place dans sa bauge ! Finalement que vaut un chat, pourtant équipé de belles moustaches, devant l’amitié d’une cigogne !

De fureur Hamilcar sortit ses griffes, hérissa ses poils et gonfla sa queue. Il cracha dans sa moustache :

   De toute façon, cette cigogne va s’en aller au printemps, le vétérinaire l’a dit ! Ce sera un bon débarras.

Heureusement pour le pauvre Hamilcar, c’est bien ce qui arriva. Au mois de mai, on commença à voir passer haut dans le ciel les vols d’oiseaux migrateurs. Chaque vol formait un grand V, l’oiseau en tête du V, sans doute le plus vieux et le plus sage, dirigeait la bande. A chaque vol, Dame cigogne levait la tête et écoutait les appels incessants qui tombaient du ciel, mais il ne s’agissait jamais de cigogne. Il y avait eu les canards, puis les oies et bien d’autres plus petits oiseaux, mais les cigognes se faisaient attendre.

Hamilcar surveillait aussi les vols des migrateurs avec intérêt. C’était l’arrivée des cigognes qui le débarrasserait de sa concurrente auprès de Marie.

   Ce n’est pas encore ce vol, disait-il à Dame cigogne. Ce ne sont que des oies sauvages. Mais les cigognes vont arriver bientôt, prend patience.

De la patience il en fallait et le pauvre chat était de plus en plus énervé devant ces vols qui se succédaient sans que ce soit des cigognes. Il s’en alla comme d’habitude pleurnicher auprès d’Ernestine :

   Si les cigognes ne passent pas, la nôtre ne va pas vouloir partir toute seule. Je vais encore devoir la supporter pendant un an ! C’est insupportable !

Le grand jour arriva pourtant. C’était un des derniers vols qui passaient au-dessus de la ferme, une grande bande bien formée en V. Hamilcar n’y croyait plus et ne dédaigna même pas lever la tête. Ainsi il ne vit pas le V se mettre en tourner en rond puis à descendre droit sur la ferme. Les cigognes atterrirent dans le champ près de la rivière. A peine posées sur le sol, elles se mirent à claqueter toutes ensemble dans un bruit infernal. Clairement ce n’était pas pour les grenouilles qu’elles étaient venues, bien qu’elles en profitèrent un peu à l’occasion.

Les poules, affolées par le bruit, se mirent à courir dans tous les sens en caquetant des mots sans suite.

   Elles appellent leur cigogneau, annonça Ernestine pour les calmer. Elles sont venues le récupérer.

Les adieux furent déchirants. Dame cigogne s’était trop habituée à la vie dans la ferme, elle avait oublié l’aventure de la migration. Et puis il y avait Marie, la petite fille qui l’avait sauvée et nourrie pendant l’hiver. Comment la quitter ? Pourtant l’envie de la migration faisait vibrer ses ailes, il fallait partir. Alors après une dernière caresse avec Marie, elle rejoignit ses consœurs qui l’attendaient dans le champ.

L’envol des cigognes ne passa pas inaperçu. Il s’effectua dans un grand claquement d’ailes qui s’entendit jusque dans la forêt et dont le bruit attira Smirle. Le pauvre renard s’imaginait sans doute que des poules s’étaient enfuies dans les champs et qu’il n’y avait qu’à se servir !

Hamilcar poussa un soupir de soulagement et sauta dans les bras de Marie. « C’est juste pour la consoler ! » dit-il à Ernestine, mais en fait c’était pour reprendre sa place de doudou préféré et retrouver son ronron favori !

Ce qu’il ne savait pas, c’est que Dame cigogne avait pris un engagement auprès de la petite fille.

   Je reviendrai, avait-elle dit, je reviendrai à chaque migration. La prochaine fois sera à l’automne prochain.

Ainsi Dame cigogne revint deux fois par an à l’automne et au printemps. La bande allait se poser au lac des Mille Couleurs pour se restaurer en grenouilles tandis que Dame cigogne venait directement à la ferme retrouver Marie qui l’attendait chaque jour d’automne ou de printemps. Ce jour là ce n’était plus Hamilcar qui était le doudou préféré de la petite fille !


Comment Hamilcar sauva la vie de Marie

 

 

Hamilcar a une longue histoire avec Marie. Il était encore un tout petit chaton quand elle l’avait recueilli dans le caniveau en revenant de l’école. Un pauvre petit chaton jeté sans doute là par les propriétaires de la chatte qui n’en voulaient pas. Il était à moitié mort de faim et, tout crotté, il tremblait de froid en miaulant désespérément un dernier appel à sa maman dont on l’avait séparé.

En arrivant à la maison, ce fut le branle-bas de combat ! Restitue dut retrouver un vieux biberon et, comme il n’y avait pas de lait disponible dans le frigidaire, il fallut déranger Caroline qui dormait déjà dans l’étable pour en obtenir un peu. Mais Caroline avait trop d’amitié envers la petite fille pour lui refuser quoi que ce soit !

Ainsi le petit chaton trouva une maman de substitution et comme cette maman était délicieusement adorable et gentille, il ne tarda pas à découvrir que la vie, finalement, valait la peine d’être vécue ! Bientôt il apprit à ronronner dans les bras de la petite fille, un plaisir qui reste encore aujourd’hui son plaisir ultime. Encore aujourd’hui d’ailleurs il n’hésite pas à sauter sur l’épaule de Marie pour qu’elle le prenne dans ses bras malgré sa taille devenue imposante par-rapport au petit chaton qu’il était.

C’est qu’il a changé depuis l’époque du petit chaton, c’est maintenant un beau chat noir, grand et fort, griffeux parfois quand on l’embête. Mais les griffures, cela n’arrive jamais avec Marie quelle que soit la sottise qu’elle lui fait subir. Il a une belle fourrure lustrée qui renvoie des éclats sombres et scintillants et qui peut faire penser à un démon égaré sur terre sauf qu’il a conservé son joli minois de chaton qui se distingue avec sa tache blanche sur le nez. C’est peut-être pour cela que Marie l’aime de tout son cœur.

Comme à son habitude avec tous les amis qu’elle se fait dans la nature, Marie lui donna un nom et ce fut Hamilcar. S’il vous plait, ne demandez pas pourquoi, Marie ne vous répondrait pas. Elle pourrait même se mettre à bouder devant une question aussi stupide !

Hamilcar donc suivait Marie partout où elle allait. Il la suivait souvent sans qu’on s’en aperçoive, ni Marie, ni personne. Il la suivait parce que c’était Marie et qu’il la voulait toujours proche de lui. Du moins, c’est ce qu’on peut penser devant cette manie étrange. Quand elle allait à l’école, il trouvait moyen de monter dans le bus et de l’accompagner jusque dans sa classe. Mais il savait être discret comme un bon chat. « Je sais être aussi discret que mon ombre » avait-il coutume de se vanter ! Dans l’école, il avait trouvé sa place sur un coin du pupitre de Marie. Roulé en boule, heureux comme un roi, il la surveillait en train d’écrire la dictée. C’est sans doute grâce à lui qu’elle réussissait si bien à l’école, dans la classe on le soupçonnait de lui souffler les bonnes réponses ! Marie répondait que le chat n’y était pour rien, que la maîtresse avait donné son accord. Avec une réserve pourtant :  « Il faut que tu sois sage et que tu travailles bien, sinon je jetterai ce chat dehors ! » Et comme Marie ne pouvait pas imaginer son chat tout seul dans le froid, elle était bien obligée d’être sage et de bien travailler.

 

Cette faculté qu’avait Hamilcar de suivre Marie partout où elle allait éveilla des jalousies parmi les autres habitants de la ferme, en particulier chez le chien.

   Il me fait concurrence, aboyait Médor. Un chien est toujours fidèle à son maître, c’est donc moi qui dois suivre Marie partout où elle va, pas ce démon de chat !

   Mais tu ne sais même pas faire deux pas sans que tout le monde te repère ! cancanait Ernestine tout en cachant son bec sous son aile pour rire plus à son aise.

Furieux, Médor aboyait encore plus fort !

   Ce chat est un démon qui passe partout sans qu’on le voie ! En plus il ne sert à rien sauf à faire la sieste toute la journée et quand il ne fait pas la sieste, il ronronne dans ses bras ! Moi, je garde la maison, je protège le poulailler du renard, j’aide à conduire les vaches aux champs, bref je suis utile !

   En plus il est trop bien nourri ! appuyait Gros Cochon Pigou. Marie s’occupe sans cesse de lui : du lait chaud le matin, de la viande spécialement hachée à midi, de la soupe le soir, c’est insupportable ! C’est autant de nourriture que je ne mange point ! Regarde, je maigris.

Gros Cochon Pigou était bien gras et bien rose et ne semblait manquer de rien, mais voir cette nourriture gaspillée pour un chat le rendait fou ! Il faut dire qu’il aurait mangé tout ce qui passait sous son nez, même la nourriture du chien si ce dernier avait bien voulu, quoique sans doute pas celle de Caroline. « Elle ne mange que de l’herbe, même pas de racines ou de champignons ! disait-il avec mépris.

 

On comprend mieux, à la lecture de ce qui précède, l’angoisse qui secoua la ferme et surtout Hamilcar quand on apprit la disparition mystérieuse de Marie.

Ce jour là elle était allée jouer avec son ami Lucas dans la ferme voisine, c’était sa récréation après avoir terminé les devoirs d’école. Les sottises que ces garnements pouvaient inventer n’avaient pas de limites. D’ailleurs Hamilcar se gardait bien d’y participer. Il suivait Marie jusque chez Lucas, mais c’était surtout pour retrouver sa chatte qui habitait là.

Ce jour là donc, trop occupé à faire des mamours avec sa chatte, Hamilcar ne remarqua pas le bruit, l’affolement des humains, l’ambulance qui repartit aussi vite qu’elle pouvait. Ce fut seulement le soir au moment de rentrer qu’il chercha la petite fille mais sans succès. Il accusa sa chatte de l’avoir empêché de la surveiller.

   Tu te rends compte, je ne sais plus où elle est passée ! Qu’est-ce que je vais faire ?

Sa chatte n’avait pas le même intérêt envers Marie, elle le regarda avec commisération.

   C’est une affaire entre les humains, cela ne nous regarde pas, répondit-elle. Nous, les chats, sommes indépendants, nous allons tout seuls, la queue droite, en ne pensant qu’à nous !

   Tu ne peux pas comprendre. Pour moi, Marie c’est ma maman ! Il faut que je la retrouve. Sinon je ne ronronnerai plus jamais !

   Ne plus ronronner ? s’inquiéta la chatte. Mais alors c’est sérieux. Un chat qui ne ronronne pas n’est plus un chat ! Il faut faire quelque chose.

Inquiète sur la santé de son compagnon, la chatte se joignit à lui pour rechercher Marie, mais celle-ci n’était nulle part.

Le soir quand Hamilcar rentra à la ferme, il régnait un grand silence. Il ne rencontra que Gros Cochon Pigou qui errait comme une âme en peine.

   Tu te rends compte, ils ne m’ont pas servi le dîner ce soir ! Ils ont tous disparus, même la petite fille !

Le lendemain matin, Hamilcar surveilla le bus de l’école, mais Marie ne vint pas et pour la première fois de sa vie de chat il vit le bus repartir sans elle. Il faut dire que Marie n’était jamais malade et manquait très rarement l’école.

Désespéré, Hamilcar s’en alla rapporter cette disparition à Ernestine, la confidente de tous les drames et les joies de la ferme.

   Tu te rends compte, elle n’est même pas allée à l’école !

   Elle est peut-être malade, couchée dans son lit ? remarqua Ernestine pragmatique.

   J’y suis allé voir bien sûr, rétorqua Hamilcar vexé qu’on le suppose assez stupide pour ne pas avoir pensé à ça. Je suis entré dans sa chambre, mais je n’ai même pas eu envie de sauter sur le lit comme d’habitude, il était tout vide, tout froid. Tu sais, je ne peux pas ronronner sans Marie à côté de moi !

Le désespoir de Hamilcar faisait peine à voir, il errait partout sans pouvoir s’arrêter Finie la sieste qu’il aimait tant faire dès qu’il trouvait un petit coin chaud. La faim l’avait quitté et il touchait à peine son repas, ce qu’appréciait beaucoup Gros Cochon Pigou.

   Bien sûr, c’est moins bon que quand c’est Marie qui prépare, mais je ne vais quand même pas laisser perdre cette nourriture, disait ce dernier pour s’excuser de sa gloutonnerie.

La disparition de Marie fut vite colportée partout, jusque dans la forêt, par Pica. La pie était la journaliste de service, elle adorait jacasser la moindre nouvelle aux quatre coins du pays ! Et la disparition de la petite fille était une sacrée nouvelle.

Mais après avoir informé le monde de cette disparition, Pica se retrouva sans inspiration. Il faut dire que, pour Pica, Marie était source de nouvelles à jacasser sans fin, ses sottises faisaient rapidement le tour de la forêt ! Alors depuis sa disparition, Pica ne trouvait rien qui soit assez intéressant à raconter. Des gens s’étonnèrent de ce silence : « Les pies ont disparu, on ne les entend plus jacasser, cela fait un vide ! » Et c’était vrai que le monde semblait triste, sans éclats. C’est alors qu’on se rendit compte de la place que prenait cette petite fille dans la vie de tous les jours.

Caroline se mit à meugler toute la journée comme si elle croyait que son meuglement ferait revenir Marie ! On appela le vétérinaire qui ne lui trouva aucune maladie.

Médor poussait par moments un long hurlement lugubre auquel les loups répondaient dans la forêt.

Jacquot s’étranglait dans son cocorico le matin ce qui dérangeait les poules, inquiètes de le voir victime d’une crise cardiaque. Du coup, la production d’œufs diminua et Restitue envisagea de se débarrasser du poulailler.

Même Smirle, qui passait son temps à soigner sa belle queue pour se faire admirer par Marie quand celle-ci venait le visiter dans la forêt, se laissa aller et perdit sa belle prestance. Le pauvre renard atteignit un tel point de désarroi qu’il se désintéressa du poulailler et décida de ne plus manger que des vermisseaux tant qu’il n’aurait pas revu Marie !

 

Un jour Ernest dit à Ernestine : « La vie n’est plus possible ici. Il faut partir. Nous allons émigrer au lac des Mille Couleurs. Nous retrouverons Cunégonde, mon amie truite, et avec elle la joie de vivre. Nous pourrons enfin avoir de nouveaux petits canetons. »

Ernestine comprit alors qu’il était temps d’agir.

   Nous ne pouvons pas partir comme cela, argumenta-t-elle. Marie a peut-être besoin de nous, il faut savoir ce qu’elle est devenue.

Elle avait remarqué que tous les jours, à la même heure, une voiture sortait de la ferme. Il y avait toujours Restitue dans la voiture, parfois d’autres personnes. Et en général la voiture revenait quelques heures après. On voyait alors Restitue en descendre en larmes.

   Ernest, il faut savoir où va cette voiture. La prochaine fois qu’elle part, tu vas prendre ton vol et la suivre.

Ernest avait gardé ce goût du vol de sa période de canard sauvage au lac des Mille Couleurs. Aussi Ernestine s’adressait toujours à lui pour les missions nécessitant de quitter le sol. Ernest n’hésita pas, il prit son vol au démarrage de la voiture et la suivit le long de la route en direction de la ville, ce qui ne lui plut pas. Il détestait la ville et il évitait toujours de s’en approcher, ça sentait mauvais et ça produisait un bruit infernal. Il pensa alors avec nostalgie à son joli lac des Mille Couleurs perdu dans la montagne. Ce souvenir faillit lui faire faire demi-tour, mais Ernestine lui avait confié une mission, il ne pouvait pas la décevoir.

Quand la voiture s’arrêta devant une grande bâtisse blanche, Ernest se mit à tourner en rond au-dessus. Mais il fallait en savoir plus, alors il se lança dans de longs vols planés tout au long des fenêtres de la bâtisse. Il y avait plusieurs étages et il dut faire plusieurs vols au ras des fenêtres avant enfin d’apercevoir Marie couchée dans un lit.

   Mission réussie ! annonça-t-il à Ernestine dès son retour. J’ai retrouvé Marie. Elle est à la ville dans une chambre toute blanche, couchée dans un lit, elle ne bouge pas. Je suis passé plusieurs fois devant la fenêtre, mais elle ne m’a pas reconnu. Impossible de se poser sur le bord, je n’ai pas pu entrer.

Dans la cour, le vétérinaire venait d’arriver pour un vêlement difficile. Quand il demanda des nouvelles de Marie, Restitue se mit à pleurer.

   Vous ne la reverrez sans doute jamais, dit-elle

   Mais que lui est-il donc arrivé ? s’inquiéta le vétérinaire.

Ernestine se rapprocha pour écouter. C’était une cane intelligente qui savait lire les gestes des humains et c’est ainsi qu’elle comprit que Marie était tombée d’un arbre en voulant visiter un nid de pie, qu’elle était dans un coma profond et que le pronostic des médecins restait réservé.

   Elle voulait toujours visiter les nids et celui de la pie la tentait depuis longtemps. Je lui avais pourtant bien interdit, disait Restitue en pleurant. Elle faisait tellement de sottises mais à chaque sottise, je l’aimais encore plus ! Je ne peux pas imaginer la vie à la ferme sans elle.

   Peut-être sortira-t-elle du coma, essaya le vétérinaire pour dire quelque chose.

   On a déjà tout tenté. On a même amené son ami Lucas en espérant qu’elle le reconnaîtrait, mais il ne s’est rien passé. Toujours ce regard vide qui me désespère. Ce pauvre Lucas, je lui en veux un peu, il aurait dû l’empêcher de grimper dans cet arbre.

 

Quand Ernestine alla raconter tout cela à Gros Cochon Pigou, celui-ci secoua la tête tristement.

   Elle est perdue alors, nous ne la reverrons jamais, se désola-t-il. Et moi je vais finir en saucisses.

   Pas encore tout à fait perdue, je te dis. Ils disent qu’elle n’arrive simplement pas à se réveiller.

   Ce n’est pas possible qu’elle dorme toute seule ! s’exclama Hamilcar qui venait de se joindre à la conversation. Elle ne peut pas dormir sans son doudou chéri. Et le doudou chéri, c’est moi !

   Ce chat ne doute vraiment de rien, comme d’habitude ! murmura Ernestine.

A ce moment là on vit arriver Pica, la pie. Comme journaliste de service, elle ne ratait jamais une discussion, espérant glaner quelque information qu’elle pourrait ensuite arranger à son goût et jacasser aux quatre coins de la région. Mais cette fois-ci, ce n’était pas une information qu’elle cherchait, non, c’était plutôt contribuer à trouver une solution pour faire revenir la petite fille. Rendez-vous compte : la disparition de Marie la privait des bijoux qu’elle lui volait sans complexe ! Elle avait même constitué un musée des bijoux de Marie dans son nid !

Pica avait un talent de journaliste, elle savait confronter les faits et tirer des conclusions.

   Ecoutez, intervint-elle, ils disent qu’ils ont essayé de la réveiller en lui faisant rencontrer des connaissances mais sans succès. Il reste une chance : lui apporter son doudou chéri.

Tout le monde se retourna vers Hamilcar. Comme tous les chats, ce dernier n’aimait rien tant que la solitude, plutôt que la compagnie, il préférait s’en aller tout seul. Alors devant tout le monde qui le regardait, il aurait pu se défiler en douce, mais cette foi-ci il ne se défila pas.

   J’irai ! dit-il en relevant la tête et en gonflant sa belle fourrure noire. J’irai, je lui ferai la chattemite du siècle et je la réveillerai.

On le regarda avec admiration. Quel chat ! Même Médor fut obligé d’admettre que ce gros chat plutôt paresseux montrait là un courage manifeste. Un peu contrit de ne pas y avoir pensé lui-même, il se retira de la réunion, la queue entre les jambes, signe manifeste d’une profonde honte. « Comment, murmura-t-il pour lui-même, ce gros chat indolent ose-t-il affronter ainsi l’inconnu, lui qui refuse habituellement tout ce qui dérange ses habitudes ? »

   Tu t’avances peut-être un peu, remarqua Ernestine toujours pragmatique. Comment vas-tu aller là-bas ? Je sais bien que tu te vantes d’être un chat aussi discret que son ombre, mais, d’après Ernest,  l’endroit où est Marie est tout blanc, même une ombre se voit !

Hamilcar baissa la tête. Il n’avait pas encore pensé à ces difficultés et commençait à regretter son engagement devant tous les autres.

   Il y a une solution, intervint alors Trottemenue, la petite souris, dont le logis débouchait dans la cour juste à l’endroit de la réunion.

   Toi tais-toi ! Ces choses là sont sérieuses et ne concernant pas les petites souris, répliqua Hamilcar. Si tu continues, je vais te croquer.

Trottemenue faillit repartir dans son trou, mais Ernestine la retint.

   Laisse la parler, dit-elle à Hamilcar. Les bonnes idées viennent souvent de plus petit que soi !

C’était justement ce que craignait Hamilcar : une idée farfelue dans laquelle il serait obligé de s’engager malgré lui. Mais en fait, il s’avéra que l’idée de Trottemenue était excellente.

   Chaque jour Restitue part en voiture pour visiter Marie, raconta-t-elle.

   Bon ça on le sait. Je pourrais monter dans la voiture sans me faire voir, mais après comment faire ? grogna Hamilcar.

   Il y a toujours un sac avec un pique-nique et c’est un bon pique-nique, continua Trottemenue en se léchant les babines. Une fois je n’ai pas résisté et j’ai sauté dans le sac, mais comme c’était trop bon, j’ai oublié de sortir avant le départ. C’est ainsi que je me suis retrouvée dans la chambre de Marie. La pauvre, elle ne bouge pas. On essaye de lui parler, mais elle n’entend rien. Ou du moins c’est l’impression qu’elle donne.

   Je n’aime pas les pique-niques, grogna encore une fois Hamilcar.

En fait, il savait bien que Trottemenue avait raison et son désir de sauver Marie l’emporta sur sa réticence à s’engager dans une aventure qu’il maîtrisait mal. A moins que ce ne fut la perspective de pouvoir ronronner couché tout contre la petite fille comme il avait l’habitude de faire.

 

Tout se passa comme avait raconté Trottemenue. Hamilcar arriva à se cacher dans le sac sans qu’on le voie. Restitue trouva bien le sac un peu lourd, mais elle avait l’esprit ailleurs et se contenta de penser qu’elle avait pris trop de choses pour manger, à moins que ce ne fut un livre en trop. Elle emportait toujours quelques livres pour lire pendant qu’elle restait avec sa fille, mais en fait, elle ne lisait jamais. Comment aurait-elle pu lorsque sa fille était aux portes de la mort ! Elle passait son temps à la surveiller espérant toujours la voir se réveiller, mais son regard restait vide, infiniment vide, comme si elle était très loin, trop loin de la vie.

Pour revenir à l’aventure de Hamilcar, le gros chat commença à prendre son déjeuner au fond du sac. « Cette souris avait raison, les sandwichs sont bons ! » miaula-t-il doucement. Bien au chaud, balancé par la marche, il envisagea même de ronronner mais il se retint, sans doute espérant trouver mieux dans les bras de Marie.

Une fois le sac posé dans un coin de la chambre, Hamilcar sortit doucement la tête. Tout était calme, Restitue était assise sur une chaise tout contre le lit et surveillait Marie qui semblait dormir. Elle pleurait…

   Ma petite fille, tu vas ouvrir les yeux n’est ce pas ? Tout le monde t’attend à la ferme ! Comment pourrais-je vivre sans te voir animer la vie autour de moi ?

Le chat sortit doucement du sac, il mit du velours sous ses pattes et se dirigea sans bruit vers le lit. La couverture pendait à un endroit et il tenta de grimper en sortant ses griffes, mais au fur et à mesure qu’il grimpait, la couverture descendait. Restitue finit par s’en apercevoir et se leva brusquement pour le chasser. Une infirmière qui venait d’entrer retint son geste.

   Attendez, dit-elle, ne le chassez pas. D’abord d’où vient ce chat ?

   C’est Hamilcar, le chat de Marie. Je ne sais pas comment il a pu venir ici ? De toute façon, il n’a rien à faire ici. Il croit peut-être pouvoir profiter encore de Marie pour faire le doudou chat ! Mais il n’en est pas question.

   Laissez-le. C’est peut-être la dernière chance… répondit l’infirmière sans s’expliquer davantage.

Pendant ce temps, Hamilcar avait réussi à sauter sur le lit et était maintenant occupé à chercher le meilleur coin pour ronronner. C’était son habitude de se promener longuement sur le corps de Marie avant de trouver l’endroit idéal. Il réussit finalement à s’installer tout contre son cœur, entre ses bras. Il se trouva soudainement tellement bien que son ronronnement s’entendit même dans le couloir hors de la chambre. Une autre infirmière passa la tête par la porte.

   Mais qu’est-ce c’est que ce chat ? C’est absolument interdit de faire entrer des animaux…

Elle ne termina pas sa phrase. La petite fille avait posé sa main sur la tête de Hamilcar et elle le caressait doucement. Elle chuchotait des phrases sans suite et l’infirmière dut se pencher sur elle pour écouter.

   Mon doudou chéri, enfin tu es venu… Je rêvais que tu me marchais dessus, j’attendais ton ronron pour me bercer…

Restitue se mit à sangloter d’émotion. Marie était revenue de là-bas où elle s’était perdue, elle allait vivre maintenant. Elle allait même de mieux en mieux, elle continuait à parler à son chat, elle semblait avoir tant de choses à dire. Dans un filet de voix inaudible, elle racontait une immense histoire qu’elle semblait avoir vécue.

Le retour de Marie, plusieurs jours plus tard, fut un événement mémorable dans la ferme. Hamilcar sortit le premier de la voiture, il était magnifique, la tête haute, une fourrure resplendissante de santé. On ne voyait que lui ! Il faut dire que les quelques jours passés dans la chambre de l’hôpital avaient été délicieux : tout le monde était aux petits soins pour lui ! La nourriture qu’on lui donnait était ce que l’hôpital savait faire de mieux, personne ne lui donnait de coups de pied s’il laissait des poils à droite ou à gauche. Et en échange de tout cela, on ne lui demandait qu’une chose : être le doudou de Marie et ronronner autant qu’il pouvait ! Un rêve de chat quoi !


L’école des animaux

 

 

Après son accident, son voyage dans les franges de la mort puis sa résurrection grâce à son doudou chat, Marie avait vite repris le chemin de l’école. Hamilcar, plus fidèle que jamais, la suivait partout en essayant de rester aussi discret que possible, ce qui était une façon de protéger son indépendance. « Je sais être aussi discret que mon ombre ! » se vantait-il auprès d’Ernestine. Ainsi vont les chats, tout seuls, la queue droite, méprisant l’amitié des hommes tout en ne sachant pas vivre sans !

Pourtant, depuis son rôle dans la résurrection de Marie, notre Hamilcar avait tendance à se croire tout permis. Il prenait l’autobus de l’école avec elle sans que personne ne s’en aperçoive, mais une fois arrivé dans la salle de classe, il oubliait toute discrétion. Il avait décidé que sa place était sur le pupitre de Marie, alors il allait s’y installer sans complexe, au vu et su de tout le monde. Bien sûr comme un bon chat qu’il était, il aimait s’étaler de tout son long sur le pupitre et Marie était parfois obligée de le pousser un peu pour pouvoir écrire ! Une fois installé, il n’oubliait pas de se mettre à ronronner comme une machine et la maîtresse se voyait obligée d’élever un peu la voix pour faire entendre les mots de la dictée ! Malgré ces désagréments, la classe l’avait adopté. Du coup cette classe ne s’appelait plus par les deux ou trois lettres conventionnelles, on l’appelait tout simplement la classe de Hamilcar, ce qui rendait jaloux toutes les autres classes.

On disait que Hamilcar venait à l’école parce qu’il voulait apprendre à lire. Pourtant il passait le plus clair de son temps à dormir étalé sur le pupitre de Marie et ne semblait guère intéressé par ce que disait la maîtresse ! De temps en temps il se levait et réclamait à grands renforts de miaulements à sortir.

   J’ai besoin  de me dégourdir les pattes, disait-il à Marie.

   Tu as bien de la chance, lui répondait-elle, j’aimerais bien sortir moi aussi, je n’en puis plus de rester assise !

 Bien sûr une fois sorti, il ne tardait à revenir gratter à la porte pour qu’on lui ouvre. « Quel ennui ce chat ! » disait alors la maîtresse, mais elle s’exécutait tout en pensant qu’on ne pouvait rêver mieux qu’une vie de chat !

De retour à la maison après l’école, Marie devait faire ses devoirs. Pour cela, elle s’installait dans sa chambre à son petit bureau. Bien sûr Hamilcar y prenait sa part et la suivait dans la chambre, sauf qu’en général il s’installait sur le lit, trouvant sans doute cela plus confortable que le bureau. « Tu as de la chance, tu n’as pas de devoirs à faire ! » lui disait Marie en le regardant avec envie.

   Il s’intéresse à tout ce que tu fais ! s’exclama un jour Restitue excédée de le voir partout où sa fille était. Je trouve que ce chat devient un vrai pot de colle !

Mais Restitue lui pardonnait tout depuis la part qu’il avait prise dans la résurrection de sa fille.

   Je suis tellement habituée à le voir autour de moi que je ne m’en rends même pas compte, répondit Marie. Mais dès que j’ai besoin d’un confident pour lui confier mes joies ou mes tristesses, il saute dans mes bras sans que j’ai rien demandé ! Il est mon doudou chéri !

   S’il continue à te suivre à l’école, il va apprendre à lire ! plaisanta Restitue.

 

La possibilité que son chat puisse apprendre à lire trotta quelque temps dans le cerveau de Marie avant qu’une idée géniale lui vienne : « Je vais organiser une école dans la cour de la ferme ! Ainsi ils pourront tous apprendre à lire, même Caroline la vache ! On appellera cette école l’Ecole des Animaux et ce sera une classe unique dédiée à l’apprentissage de la lecture. Pour le calcul, on verra plus tard. » Il faut dire que le calcul, ce n’était pas le domaine qui plaisait le plus à Marie, ce qu’elle adorait, c’était les livres.

Pour aménager son école, elle fit appel à son ami Lucas qui habitait dans la ferme voisine. Ensemble ils construisirent un immense tableau noir qu’ils fixèrent contre le vieux mûrier.

   L’école ouvrira au printemps, ce sera donc une école en plein air, dit Marie. Le mûrier apportera un peu d’ombre. Yeux de lune, la chouette qui habite dans un creux du mûrier, sera aux premières loges pour suivre les cours.

Il fallait de la craie. Elle demanda à Lucas de se débrouiller pour en subtiliser quelques morceaux à l’école.

   Hamilcar me surveille sans cesse et il aurait pu rapporter à la maîtresse, dit-elle pour s’excuser de ne pas le faire elle-même. De toute façon, les garçons, il faut bien que ça serve à quelque chose !

Quand tout fut prêt, Marie voulut rassembler tout le monde, ce qui n’était pas une mince affaire ! Elle commença par Ernestine et Ernest, imaginant que pour ces deux là, ce serait facile. Ernestine était une cane réfléchie qui savait comprendre les choses et trouver des solutions aux problèmes. Et l’amitié de Marie était une chose trop précieuse pour refuser un cours de lecture. Mais c’était sans compter avec les canetons. Il y en avait toute une ribambelle qui courraient partout malgré les efforts conjugués de leurs parents.

   On n’y arrivera pas avec tous ces canetons, s’écria Marie. Il faut que je crée un jardin d’enfants pour les occuper pendant les cours !

   Comment veux-tu occuper des canetons ? s’étonna Lucas.

   Je sais ! Nous allons utiliser le tub. Ce sera une garderie aquatique ! Viens, allons le chercher dans la grange.

Le tub était une grande bassine en zinc utilisée autrefois comme baignoire pour laver les enfants. Avec l’installation de la salle de bain avec eau chaude et froide, le tub avait été relégué dans la grange et ne servait plus à rien. Les deux enfants eurent fort à faire pour le sortir de la grange et le traîner jusqu’à la salle de classe sous le mûrier. Heureusement Gros Cochon Pigou vint les aider à pousser.

   Tu vois, Gros Cochon Pigou m’aide à organiser ma classe, remarqua Marie. Il a envie d’apprendre à lire !

A cela, Lucas se mit à rire.

   Tu parles ! Il croit que ce tub c’est sa nouvelle écuelle. Il l’imagine peut-être déjà plein de nourriture !

   Tu es mauvaise langue ! Gros Cochon Pigou est un bon cochon, toujours serviable. D’ailleurs je vais le récompenser avec quelques gâteries.

En entendant cela, l’intéressé remua sa petite queue en tire-bouchon et grouina de contentement. Si on lui promettait de la nourriture, il était prêt à faire n’importe quoi !

Une fois le tub installé un peu à l’écart de la salle de classe que Marie avait délimitée avec des rangées de pierres, il fallut décider les canards à y amener leurs petits. Heureusement Ernestine ne se fit pas trop prier, bien qu’un peu inquiète sur le sort de ses rejetons. L’accès au tub n’étant pas possible pour les canetons qui ne savaient pas encore voler, Lucas aida Marie à les porter un à un. Le tub était vraiment le meilleur jardin d’enfants pour canetons, ils s’amusèrent à nager sous l’eau et à ressortir comme des bouchons. Toute sortie leur étant impossible, les parents n’avaient plus besoin de les surveiller et devenaient libres pour participer à l’école.

Ce fut plus compliqué avec les poules. Elles n’avaient pas de poussins à élever, on sait que cela leur était interdit, mais arriver à faire se tenir immobile une poule est une gageure. Une fois posée là à sa place dans l’école, la poule se précipitait à droite ou à gauche pour gratter le sol et chercher quelque vermisseau. Marie avait beau les interpeller, rien n’y faisait. Pendant ce temps Lucas riait à n’en plus finir ! Finalement Marie trouva la solution : elle endormit les poules en utilisant l’artifice qui consiste à les bercer dans les bras après leur avoir mis la tête sous l’aile. Marie put ainsi les disposer en rangs d’oignons comme dans une vraie classe, chacune à son pupitre. Pour Jacquot, le coq, elle renonça à l’endormir. C’était un coq difficile qui n’aimait pas qu’on s’approche de lui et Marie recevait souvent des coups de bec dans les jambes. Mais quand Jacquot vit son harem endormi en rangs d’oignons, il vint s’installer derrière pour le surveiller, sans doute inquiet de perdre des poules.

Restait Médor, le chien toujours un peu fou, que Marie dut sermonner pour qu’il reste tranquille à sa place. Ce ne fut pas non plus difficile avec Gros Cochon Pigou auquel Marie promit une bonne écuelle de nourriture s’il récitait bien la leçon.

Dans un endroit réservé de l’école, elle décida d’installer les petits. D’abord Jeannot le lapin qu’elle sortit exprès de sa cage, mais aussi Trottemenue, la jolie petite souris, qui habitait dans la grange avec son compagnon Longuequeue. Ce fut Hamilcar qui fut chargé d’aller chercher ces deux là.

   Tu les porteras par le cou comme tu portes tes chatons, lui avait recommandé Marie. Surtout tu feras attention de ne pas les croquer !

   Cette petite fille ne doute de rien, avait grogné Hamilcar.

Mais il s’était exécuté. Comment pouvait-il refuser quelque chose à Marie alors qu’il était son doudou chéri !

Pour convaincre Sammy le moustachu, le vieux rat, il fallut lui promettre des œufs coques, son plat préféré. Marie obtint des poules une livraison spéciale avant de procéder à leur endormissement.

Avec tout ce monde il fallait faire attention de ne pas se marcher dessus. Aussi Caroline fut attachée au mûrier. Comme elle déjà avait pris son premier repas, elle s’installa confortablement pour entamer son deuxième, c’est à dire ruminer le premier. Le regard satisfait qu’elle porta sur l’assemblée rendit jaloux plus d’un.

   Au moins, elle ne s’ennuie pas celle-là ! ronchonna Gros Cochon Pigou. Elle transporte son repas dans son ventre !

 

La première leçon commença par les lettres de l’alphabet. Marie écrivit un grand A sur le tableau noir, puis le B qui suivait et ainsi de suite. Elle demanda ensuite à Lucas de prononcer le son élémentaire associé à chaque lettre, ce qu’il fit en appuyant longuement sur le son correspondant.

   Vous voyez, dit Marie en s’adressant à sa classe hétéroclite, il y a 26 lettres dans l’alphabet. Bon, il y a aussi quelques petits signes qu’on ajoute parfois pour accentuer la prononciation, mais ceux-là je vous en dispense. Ce n’est pas beaucoup et pourtant avec ces 26 lettres on peut lire et prononcer tous les mots d’une langue, des dizaines de milliers de mots ! C’est une invention extraordinaire !

Caroline poussa un petit meuglement d’approbation, pour le plus grand plaisir de Marie.

   Tu vois, dit-elle à Lucas, Caroline a tout compris, c’est la meilleure élève. Je vais le noter sur son cahier.

En fait, Caroline avait fini de ruminer et son meuglement avait simplement pour but de signaler qu’il était temps de l’amener enfin aux champs.

Les autres ne furent pas en reste pour exprimer leur préoccupation immédiate, une préoccupation bien loin du problème posé par prononciation des lettres de l’alphabet. Hamilcar poussa un long miaulement, bailla très fort puis s’étira en faisant le gros dos. Sammy le moustachu couina un petit cri de satisfaction après avoir terminé de gober son œuf, ce qu’il faisait très bien en perçant un trou d’un coté et en aspirant dans un trou de l’autre côté. Trottemenue chicota quelque chose à l’oreille de Longuequeue, visiblement ils avaient envie de réintégrer leur logis ! Jeannot n’était pas en reste et clapit son désir de rejoindre sa cage où il espérait trouver des carottes. Même Gros Cochon Pigou émit quelques grognements signalant une petite faim à satisfaire en urgence. Quant aux canards, c’était Ernestine, inquiète pour sa progéniture laissée au jardin d’enfants, qui cancanait à Ernest d’aller s’en occuper, mais ce dernier n’en avait cure, la progéniture n’étant pas son sujet de prédilection. Les poules, de leur côté, commençaient à se réveiller, elles caquetaient entre elles, se demandant ce qu’elles faisaient là, rassemblées sous le mûrier. Juste au-dessus, installé au fond de son trou, Yeux de lune tournait la tête à droite et à gauche en chuintant son inquiétude devant tout ce chambardement. Il aurait bien sûr aimé que les deux souris soient seules pour en faire son dîner, mais il n’était pas question de se mêler à cette foule.

Lucas se mit à rire.

   Comment veux-tu qu’ils prononcent ces lettres puisqu’ils ne savent pas parler comme nous ? Une poule, ça ne sait que glousser pour appeler ses poussins ou caqueter pour déclarer la ponte d’un œuf ! Quant aux autres, je n’ai jamais compris ce qu’ils racontent, on a toujours l’impression qu’ils bavardent pour ne rien dire !

   Mais je comprends tout ce qu’ils disent ! s’exclama Marie vexée. Et en ce moment, ils expriment leur ras le bol d’être en classe. D’ailleurs je les comprends, c’est tout comme moi qui ne peux pas rester immobile plus de cinq minutes ! La maîtresse dit que je suis une agitée, incapable de se concentrer. Pourtant je sais réciter l’alphabet par cœur et je ne fais jamais de faute à la dictée !

   Peut-être qu’ils disent ça, admit Lucas. Mais alors il faut les libérer ! Je sonne la fin de la classe pour aujourd’hui.

Et sans attendre l’avis de Marie, Lucas s’empara de la grosse cloche de Caroline et se mit à l’agiter le plus fort possible. Cela eut un effet instantané : la classe s’égailla dans tous les sens.

   Ouf ! murmura Ernestine à Ernest. Je commençais à avoir mal à la tête rien qu’avec le A. Et il y en a 26 à apprendre ! Viens, allons récupérer les petits. Ils doivent s’ennuyer à la garderie.

Mais les canetons ne s’ennuyaient pas. Ils jouaient à saute-mouton dans leur tub, utilisant leurs petites ailes pour sauter l’un par-dessus l’autre. Il fallut que Lucas renverse le tub pour les décider à suivre leurs parents vers la mare.

   La garderie est terminée pour aujourd’hui. Revenez demain, déclara-t-il pour s’excuser.

   Demain on passera aux syllabes, compléta Marie. Ce sera beaucoup plus intéressant.

 

L’Ecole des animaux devint le jeu favori des deux enfants. Tous les jours, Marie battait le rappel, en général le matin avant d’emmener Caroline et ses collègues dans les champs. Les plus enchantés étaient sans doute les canetons qui pouvaient ainsi reprendre leur jeu de saute-mouton dans le tub, mais les adultes se prirent aussi au jeu et restèrent fidèles à l’école. De nouveaux élèves se joignirent même au groupe initial, comme Philomène qui vint assurer un cours de chant. C’était le printemps, les premiers rossignols venaient d’arriver et parmi eux Philomène, celui qui avait élu domicile dans le vieux mûrier. Le matin quand Marie ouvrait la fenêtre de sa chambre, il l’accueillait par un petit air à sa façon qui chaque jour était nouveau. Marie retenait chacun des chants et les chantonnait tout au long du jour. « C’est Philomène qui me les a appris ! » disait-elle à sa maman quand celle-ci lui demandait d’où venait ces chants.

Un jour on vit arriver Smirle, le flamboyant renard dont Marie admirait la belle queue rousse. Sans doute avait-il entendu parler de cette école par Pica, la pie. Cette dernière surveillait tout ce qui se passait dans la cour du haut du grand peuplier où elle avait installé son nid. Méfiante comme une pie, elle ne se mélangeait pas à la foule, mais elle ne perdait pas une miette de ce qui se disait. Bien sûr la création de l’école de Marie attira son attention. Ce n’était pas les lettres de l’alphabet qui l’intéressaient, mais plutôt tout ce qui pourrait faire l’objet d’une nouvelle à jacasser alentour. Lorsque Smirle l’entendit annoncer qu’on pouvait apprendre l’alphabet si on venait participer à l’école sous le mûrier, il glapit un « Tais-toi donc avec tes sornettes ! » Mais quand il apprit que toutes les poules y participaient avec les canards et qu’un jardin d’enfants avait été organisé pour les canetons, il n’eut de cesse de se faire inviter. Rien que l’idée de se faire quelques canetons en apéritif avant d’entamer le plat du jour avec une belle poule bien grasse le faisait saliver et tirer une langue jusque par terre !

Mais comment se faire accepter dans cette école ? La question le tarauda plusieurs jours. S’il arrivait sans invitation, Médor bondirait sur lui en aboyant comme un fou. Ce n’était pas que le chien lui fit peur, il serait déjà loin avant même que Médor ait fait un bond ! Mais il n’aurait évidemment pas le temps de croquer ne serait-ce qu’un caneton.

Finalement il s’en alla voir Corvusse. C’était son habitude quand il avait un souci. Corvusse était le vieux corbeau qui habitait au fond de la forêt. Ce vieux corbeau était connu pour sa sagesse, mais aussi pour son incroyable fatuité. Smirle savait obtenir de lui tout ce qu’il voulait en louant l’éclat de son plumage et sa couleur noire comme du jais. En fait le plumage ce pauvre corbeau ressemblait plutôt à un épouvantail avec des plumes dépareillées, grises et sales et une queue rabougrie à l’état de moignon, mais il avait tellement envie d’être beau qu’il était prêt à gober n’importe quelle flatterie !

   Corvusse, dit le renard en prenant le ton le plus mielleux possible, je connais un endroit où tu feras merveille, c’est l’Ecole des animaux de Marie. On reconnaîtra là ta science et ta sagesse, tu seras déclaré premier dans toutes les matières, d’ailleurs tu recevras le premier prix ! Tu me ferais grand honneur de bien vouloir m’y accompagner.

Rien ne pouvait plus flatter le vieux corbeau qu’un tel discours. Mais il était méfiant, une expérience ancienne lui ayant enseigné qu’il ne fallait pas s’engager à la légère, surtout avec un renard. Sa réponse à la question de Smirle fut tellement étonnante que le renard ne sut qu’en dire. Pourtant ce dernier était un sacré malin, il se targuait même d’être le meilleur de tous en malice.

   Voilà, répondit Corvusse, j’irai volontiers avec toi à cette école, mais Ernestine ne nous acceptera jamais sans une garantie de bonne conduite. Tu as une mauvaise réputation mon pauvre Smirle, personne ne te croira sur parole. Aussi je propose que nous nous adjoignions Suscrofa, le chef des sangliers. Il servira de garantie pour que tu te tiennes tranquille pendant les cours.

Cela ne plut absolument pas à Smirle. Il ne s’entendait pas du tout avec Suscrofa, ayant la mauvaise habitude de faire son déjeuner avec des petits marcassins encore tout tendres. De toute façon s’il voulait venir à l’école, ce n’était pas pour rester studieux et apprendre à lire ! Avec la présence de Suscrofa, son rêve d’accéder enfin à ce poulailler qui le tentait depuis si longtemps s’évanouissait. Le sanglier l’écraserait au moindre geste malintentionné. Jamais il ne pourrait se payer une bonne poule bien grasse, encore moins quelques tendres canetons. Mais cela il ne pouvait pas le dire à Corvusse, il ne pouvait qu’acquiescer, ce qu’il fit sans enthousiasme.

Corvusse, lui, était enchanté à la perspective de montrer sa science au sein l’école. Pour convaincre Suscrofa, il s’appuya sur sa fille, Suscrofie. Il lui suffit de dire que le gros cochon rose dont elle avait été amoureuse participait à l’école pour la décider à venir.

Ce fut plus difficile avec Ernestine, mais il argumenta astucieusement que la présence de Suscrofa et de sa fille protégerait les poules du renard.

   Les sangliers l’écraseront au moindre geste mal intentionné, affirma-t-il. Suscrofa en rêve depuis longtemps. Smirle a trop souvent fait son repas d’un marcassin

 

Quand Marie vit arriver Smirle avec sa belle queue rousse qu’il agitait comme un drapeau, elle battit des mains. Elle aimait ce renard qu’elle venait souvent retrouver dans une clairière perdue au fin fond de la forêt. On ne connaît pas la raison qui poussait le renard à venir faire le doudou auprès de la petite fille dans cette clairière, peut-être l’avait-elle sauvé quand il était un petit renardeau orphelin en le nourrissant en cachette. Bien sûr Marie savait que les renards n’étaient pas les bienvenus dans la ferme et si on avait su qu’elle nourrissait un renardeau, elle aurait été punie, mais on peut être sûr que jamais elle n’aurait laissé un pauvre petit renardeau mourir de faim !  En tout cas, Smirle entretenait un amour particulier pour la petite fille et il ne manquait jamais le rendez-vous dans la clairière. « Je suis son doudou renard ! » expliquait-il à Corvusse étonné chaque fois de la voir se pelotonner contre la belle queue rousse. Quand Marie revenait à la ferme, c’était l’affolement général parmi la gent ailée à cause de l’odeur du renard qui l’imprégnait.

Si Marie battit des mains en voyant arriver son renard, ce ne fut pas le cas des élèves. Pour Paulette, Jeannot, Trottemenue ou même Sammy le moustachu, le renard présentait une menace. Heureusement le renard était suivi de deux sangliers aussi énormes l’un que l’autre : Suscrofa et sa fille Suscrofie. Comme l’avait prévu Corvusse, cette participation rassura le petit peuple, le renard ne pourrait pas faire n’importe quoi !

A la vue de Suscrofie, ce fut alors au tour de Gros Cochon Pigou d’applaudir en secouant ses grandes oreilles et en tortillant sa petite queue en tire-bouchon. Il était tombé amoureux de cette laie à l’occasion du fameux concours de beauté dont on trouve le compte rendu dans une autre histoire. Il s’était alors enfui avec elle pour revenir plus tard à la ferme avec une ribambelle de petits à la fois sangliers et cochons. Des porcassins les avait nommés Marie. Mais la pauvre Suscrofie n’avait pas supporté les règles de vie de la ferme, la civilisation disait Caroline, et on l’avait renvoyée dans la forêt. Alors quel plaisir pour d’avoir de nouveau le droit de rencontrer son amoureux !

Bien sûr Gros Cochon Pigou et Suscrofie tentèrent de filer à l’anglaise pour se retrouver seuls. Marie s’empressa de les rappeler à l’ordre.

   Ici c’est l’école, dit-elle, et tout le monde participe. Nous allons faire l’appel. Ensuite nous ferons un rappel de l’alphabet puis nous passerons aux syllabes. Il faut que vous appreniez la différence entre voyelles et consonnes.

Suscrofie n’avait que faire des syllabes et aurait bien suivi Gros Cochon Pigou, mais celui-ci ne désobéissait jamais à Marie. Il lui fit donc comprendre qu’il était bienséant de rester tranquille sur les bancs de l’école et d’attendre la récréation.

Quant à Smirle, il s’était installé aux pieds de Marie. De là il pouvait observer l’assistance et surtout les poules qui commençaient à se réveiller de l’endormissement habituel et s’agitaient dans tous les sens, se demandant ce qu’elles faisaient dans cette école. Il surveillait aussi la garderie constituée par le tub dans lequel les canetons jouaient à saute-mouton. Bien sûr, un seul bond lui permettrait d’avaler quelques canetons et d’emporter une poule bien grasse pour nourrir les renardeaux, pourtant il préféra attendre. Ce n’était pas Marie qui l’inquiétait, c’était Suscrofa qui ne le laisserait pas faire et l’écraserait sans pitié. Ainsi il fut bien forcé d’apprendre comment se construisent les syllabes alors que la faim le tenaillait !

L’appel que faisait Marie était tout un cérémonial. Elle appelait chacun par son nom, à l’exception des poules pour lesquelles elle n’avait qu’un nom : Paulette, la poule préférée de Jacquot, une très jolie poule d’ailleurs, tout en finesse et qui savait utiliser ses ailes contrairement aux autres. Marie l’aimait à cause de cela.

A l’appel de son nom, il fallait se lever, pour les oiseaux cela consistait à ouvrir les ailes et pour ceux à quatre pattes, il fallait se mettre sur les deux pattes de derrière. Même Trottemenue se mettait debout bien qu’on la voie à peine dans la foule. Et si l’appelé ne se levait pas, Marie s’en allait lui expliquer la règle. Bien sûr cette règle ne s’appliquait pas aux poules, sensées dormir.

A la récréation, Marie offrait un petit encas à tout le monde. Evidemment l’encas était prévu en fonction des particularités de chacun : « Je ne vais quand même pas donner de l’avoine à Smirle ! » disait-elle à sa maman qui protestait contre toutes ces complications. Sans le vouloir, Marie avait ainsi résolu le problème de la chasse. Même Smirle oubliait ses envies de poules ou de canetons, trouvant plus simple d’attendre la récréation et les restes d’un gigot ou d’un poulet rôti. Et quand il n’y avait ni gigot, ni poulet, Marie trouvait toujours un morceau de jambon.

   Le jambon, j’adore, dit un jour Smirle à Corvusse. Cela a un peu le goût de marcassin.

Suscrofa qui entendit cette remarque entra dans une colère folle, il se mit à gratter la terre avec sa patte, prêt à se lancer dans un galop furieux.

   La prochaine fois que je te prends à goûter un de mes marcassins, c’en est fait de toi ! menaça-t-il.

Smirle dut se réfugier tout contre Marie pour éviter d’être écrabouillé comme un vulgaire ver de terre. De ce jour là, il renonça à accéder aux poules de l’école ou même aux canetons du jardin d’enfants, se contentant de l’encas servi par Marie à la récréation.

 

Cette « Ecole des animaux » créa des jalousies. Seuls les amis de Marie y étaient invités, pas les autres. Mais qu’est-ce qui identifie un ami de Marie ? me direz-vous. Eh bien ce sont ceux auxquels Marie a attribué un nom. Par exemple il y avait Caroline dont Marie s’occupait personnellement tout en ignorant les autres vaches. C’était Marie qui la trayait le plus souvent, c’était aussi elle qui choisissait la meilleure botte de foin, celle qui sent si bon parce que ramassée dans le champ qui a le plus de fleurs. Cela créait des jalousies bien sûr et je ne vous dis pas les commentaires désobligeants qui s’échangeaient dans l’étable.

   Regarde, voilà encore sa préférée qui va se faire laver le derrière après avoir eu le meilleur foin !

   Ah oui ! Elle a de la chance. C’est injuste pour nous, une vache n’est pas capable de se laver toute seule.

   Si ça continue, elle va devenir un doudou vache et bientôt la petite fille l’emmènera dans sa chambre !

   C’est impossible, imagine Caroline dans le lit de la petite !

   Et pourquoi n’avons-nous pas droit à être doudou vache nous aussi ?

   Oui, il faut manifester notre colère : on doit chacune avoir un nom et le droit de participer à l’Ecole des animaux !

   Et profiter de la récréation ! Caroline revient toujours avec le ventre plein de bonnes choses qu’elle passe son temps à ruminer sous notre nez !

   C’est vrai, quand elle arrive, elle se met à ruminer avec l’air satisfait de quelqu’un qui a le ventre plein alors que nous nous attendons encore la botte de foin !

Caroline essayait bien de calmer ces collègues trop jalouses, mais que pouvait-elle faire ? Marie ne pouvait pas amener tout le troupeau à l’école ! Elle essayait bien de leur répéter le dernier cours reçu à l’école, mais sans grand résultat. Les collègues resteraient ignorantes, alors qu’elle-même apprenait l’éducation. Par exemple elle se débrouillait désormais pour se retenir un instant quand un besoin pressant saisissait son ventre, elle quittait l’école à toute vitesse pour déposer sa bouse vers le tas de fumier. Cette ébauche d’éducation que lui procurait l’Ecole des animaux l’incitait à mépriser un peu plus ses compagnes qui restaient dans l’étable plutôt que d’aller à l’école.

   Elles sont un peu arriérées, dit-elle un jour à l’énorme taureau lors d’une visite inopinée dans le champ qui lui était réservé. Elles n’ont pas de conversation, pas de culture. En plus elles sont sales !

En entendant cela, le taureau poussa un meuglement furieux qui s’entendit jusque dans le moindre trou de la ferme. Visiblement il se sentait visé par la remarque de Caroline et il n’était pas content. Dans l’étable, les vaches sourirent : « Elle va passer un mauvais quart d’heure ! C’est bien fait pour elle ! »

   Ce n’est pas parce que tu es la favorite qu’il faut te croire supérieure ! meugla le taureau dans l’oreille de Caroline. Si cette école continue, il va falloir que j’y mette bon ordre. C’est quand même incroyable que moi, le taureau de la ferme, je n’ai pas été invité à participer ! D’ailleurs la petite fille ne m’a même pas donné un nom ! Tout cela appelle vengeance ! Si cette petite ose entrer dans mon champ, elle tâtera de mes cornes !

C’était vrai : ce taureau était un peu susceptible et Marie s’en méfiait. Elle s’était déjà fait courser après avoir essayé de pénétrer dans son champ et n’avait dû son salut qu’à un trou de renard. Depuis elle ignorait le taureau et n’avait pas pris la peine de lui donner un nom. Pourtant elle savait qu’elle réussirait un jour à ce qu’il devienne son ami. Jamais personne n’avait résisté à son désir d’amitié.

La fureur du taureau ne connut plus de bornes le jour où il entendit dire par Pica que Caroline avait amené à l’école son petit veau, tout juste né.

   Pourquoi pas moi aussi ? meugla le taureau enragé. Je suis son père et j’ai bien le droit de l’accompagner tout comme sa mère !

Il se précipita, les cornes en avant, sur la palissade qui bornait son champ. Cette dernière ne résista pas longtemps, le taureau prit alors son élan et sauta par-dessus la barrière effondrée. Il était fou furieux, il soufflait sa rage dans ses narines tout en secouant sa tête à droite et à gauche, rien ne semblait capable de le calmer. D’ailleurs il était tellement en rage qu’il en avait oublié la raison ! Un meuglement inquiet de Caroline la lui rappela et il se dirigea vers la cour de la ferme où se tenait l’Ecole de animaux.

La première à le voir arriver fut Restitue. La fermière était habituée à maîtriser ce taureau irascible, elle attrapa un bâton et se précipita pour l’arrêter. D’habitude un geste bien marqué et un ordre brutal suffisait pour le calmer et le faire rentrer dans son champ, mais cette fois-ci le taureau n’en eut cure. Aveuglé par sa colère, il continua à galoper sans même la voir. Restitue dut même sauter en arrière pour ne pas être embrochée par une corne.

Ce fut Pica qui donna l’alarme. Très méfiante, la pie prenait peur à la moindre intrusion dans son espace, l’arrivée du taureau la fit s’envoler en jacassant des cris d’alarme. Aussitôt ce fut la débandade. Chacun chercha le trou ou la branche salvatrice qui le protégerait de la fureur aveugle, même Caroline partit au galop avec son petit veau rejoindre ses compagnes dans l’étable. Les deux sangliers n’en menaient pas large non plus, ils se défilèrent en douce suivis par Smirle. Dans la pagaille, ce dernier aurait pu s’offrir quelques canetons qu’Ernestine et Ernest essayaient de rassembler, mais il avait bien trop peur ! Les poules voletaient dans tous les sens, augmentant ainsi la pagaille. Trottemenue avait depuis longtemps disparu dans le premier trou suivi par Longuequeue son compagnon, Hamilcar avait grimpé jusqu’en haut du vieux mûrier, dérangeant ainsi Yeux de lune qui le repoussa à coups de bec au bout d’une branche. La branche ploya sous le poids du pauvre chat et celui-ci se retrouva agrippé à sa branche presque au niveau du taureau qui fumait toujours de rage.

Finalement il ne resta de l’école que Marie et son ami Lucas. Marie était restée debout immobile, peut-être pétrifiée de terreur. Lucas avait préféré se réfugier derrière son amie, espérant qu’elle servirait de rempart contre la fureur sauvage qui se précipitait vers eux.

Le taureau fonçait tête baissée sur les deux enfants et ce fut vraiment au dernier moment, quand ses cornes touchaient presque la petite fille, qu’il s’arrêta brusquement dans un nuage de poussière. Un museau plein de bave vint la renifler dans tous les sens, cherchant à la connaître, à la comprendre peut-être. Dans son cerveau embrumé par la rage, il se demandait pourquoi diable cette petite fille ne s’était pas enfuie comme le faisait tout le monde devant lui ? Il ne connaissait personne capable de lui résister quand la rage le prenait dans les tripes.

Alors Marie fit un geste qui scella définitivement leur amitié, elle leva la main et vint la poser sur le museau trempé de sueur et de bave.

   Je t’appellerai Aldébaran. C’est le nom de l’étoile rouge qui représente l’œil dans la constellation du Taureau. Et tu seras mon doudou taureau !

Il faut dire que Marie suivait avec passion les cours d’astronomie que lui faisait le vétérinaire. Il fallait une nuit sans lune, une nuit bien noire. A la ferme, loin de la ville, il n’y avait pas de pollution lumineuse et le ciel se dévoilait alors dans toute son infinité. Couchés dans l’herbe, le vétérinaire emmenait la petite fille dans une promenade parmi les étoiles et les planètes. D’une constellation à une autre, le dessin des étoiles prenait sens, des noms s’affichaient constituant petit à petit une géographie du ciel. « C’est infini, cela donne le vertige ! » disait parfois Marie effrayée de se perdre parmi les étoiles. » Mais elle apprenait vite et bientôt elle sut se reconnaître dans la myriade d’étoiles, elle comprit même le mouvement des constellations au fil du calendrier des saisons.

Donc le grand taureau noir avait désormais un nom : Aldébaran. Et en plus il avait acquis le statut de doudou taureau ! C’était tout ce qu’il voulait. Il souffla bruyamment, gratta le sol avec son sabot et commença un long meuglement.

   Il va nous foncer dessus ! s’écria Lucas. Viens, il faut fuir.

   Mais non, l’arrêta Marie. C’est sa façon de parler.

C’est ainsi que le grand taureau noir entra dans le cercle restreint des amis de Marie.

 

Inscrit d’office à l’Ecole des animaux, Aldébaran ne rata jamais un cours. Lucas faisait sonner la cloche pour signaler l’ouverture de l’école et Marie allait chercher son doudou taureau dans le champ voisin qui lui était réservé. Bien sûr il y eut quelques protestations parmi les autres élèves un peu inquiets de cette présence inhabituelle, mais Aldébaran se révéla un élève sérieux et pas du tout désagréable.

La présence d’Aldébaran à l’école provoqua des jalousies dans le troupeau de vaches. « On ne va pas laisser Aldébaran tout seul avec Caroline ! » s’écrièrent-elles. Et elles s’invitèrent à l’école sans demander son avis à Marie. Mais celle-ci était trop fière du succès de son école pour refuser tout candidat, elle s’arrangea pour qu’un enclos spécial « vache » soit créé dans la cour de façon à assurer une bonne coexistence entre tous les élèves, petits ou grands.

Seule Restitue s’inquiétait de cette nouvelle lubie de sa fille.

   Cette histoire d’école est ridicule, se plaignit-elle un jour auprès du vétérinaire. En plus c’est un jeu dangereux avec ce taureau dont elle s’est entichée ! Vous devriez essayer de la raisonner, je sais qu’elle vous écoute, elle vous obéira !

   Pas sûr que ce soit un simple jeu, répondit-il. Les animaux apprécient. Même les poules ne s’enfuient plus après s’être réveillées. Quelque chose les attire et les fait rester. Peut-être est-ce le plaisir d’entendre Marie chanter, des chansons qu’elle invente au fur et à mesure à moins que simplement elle imite le rossignol.. Des brins de conscience s’allument peut-être dans leurs cerveaux d’animal !

   La conscience des poules !? Cela n’existe pas. Les poules ne se demanderont jamais si elles peuvent servir à autre chose qu’à faire des œufs.

   Ce serait justement au moment où la poule se poserait cette question que le langage deviendrait utile. Mais vous avez raison, la poule est loin de posséder un tel niveau de conscience.

   Mais alors pourquoi reste-t-elle, cette stupide poule, à l’écouter parler et chanter ? Pourquoi ce succès ?

   Moi aussi, je vous avoue, je viens l’écouter dans son école. C’est peut-être à cause de sa voix et parce qu’elle est si jolie ! Mais je crois que c’est surtout parce qu’elle exprime une irrésistible envie d’amitié.

 

Plus tard Restitue remarqua que la production de lait s’était améliorée depuis que le troupeau de vaches écoutait les chansons de Marie. Aussi elle ne trouva plus rien à redire sur l’Ecole des animaux.


La charge d’Aldébaran

 

 

Aldébaran, le grand taureau noir, s’ennuyait… Il passait ses journées tout seul dans son champ entouré de fil de fer barbelé. Il en connaissait la moindre motte, les endroits où l’herbe poussait le mieux, l’ombre du seul arbre qu’on lui avait laissé et sous lequel il s’installait pour ruminer son dernier repas, la vasque d’eau aménagée à son intention dans laquelle coulait un maigre filet qui suffisait à peine à sa consommation. Plus loin derrière la barrière, il pouvait apercevoir un rideau d’arbres, c’était les grands peupliers qui bordaient la rivière. Il voyait passer les canards qui allaient prendre leur bain suivis du chien chargé de les protéger du renard. Parfois une poule s’aventurait jusque près de son champ, c’était toujours la même, Paulette, celle qui savait voler et même Jeannot le lapin, le protégé de Marie qui avait le droit de sortir quand il voulait. Aldébaran avait l’impression que ces deux là le regardaient avec commisération.

Mais le pire pour Aldébaran, c’était de voir ses vaches défiler devant lui en allant aux champs ! Il connaissait chacune de vue, il découvrait les veaux nouveau-nés qui les accompagnaient en attendant d’être sevrés, des veaux dont il était le père sans vraiment l’être. Le seul échange qu’il pouvait avoir avec le troupeau était quelques meuglements d’amitié, peut-être d’amour. Il ressentait comme une injure suprême de ne pas être à la tête de ce troupeau, de ne pas être le chef qui conduit et protège !

Alors la fureur le prenait parfois, il soufflait dans ses naseaux, grattait la terre et souvent partait au galop à l’assaut de la barrière, mais chaque fois sans succès. La barrière était solide, on avait sans doute prévu ses sautes d’humeur, mais cette résistance ne faisait qu’augmenter sa fureur et son mal être.

L’épisode de l’Ecole des animaux animée par la petite fille était oublié depuis longtemps. Ce jeu ne pouvait pas continuer éternellement et Marie, poussée par Lucas qui n’aimait pas les jeux qui duraient trop longtemps, avait déclaré l’école en vacances. De toute façon, Restitue avait réussi à interdire la présence du taureau à l’école. Il faut dire qu’on n’aimait pas trop voir Aldébaran circuler librement n’importe où ! Déjà il avait donné un coup de corne dans la voiture du facteur, dérangé le vétérinaire lors d’un vêlement difficile, renversé les pots de lait dans la cour faisant involontairement le bonheur de Hamilcar ! Bref ce taureau était devenu insupportable même s’il faisait des efforts pour ne blesser personne, alors personne ne protesta quand Restitue fit réparer la barrière du champ dans lequel Aldébaran était enfermé, même pas Marie !

De nouveau enfermé dans son champ, Aldébaran tournait en rond en se demandant pourquoi Marie avait oublié qu’il avait été un doudou taureau. Même ruminer sous l’arbre ne lui procurait plus aucun plaisir, ce n’était plus son dernier repas qu’il ruminait mais plutôt une rancœur contre le monde autour de lui.

Le seul compagnon qui venait le visiter de temps en temps était Smirle, le renard. Smirle cherchait comme d’habitude un moyen pour s’introduire dans le poulailler. Il avait remarqué la mauvaise humeur du taureau, sa fureur rentrée qui ne demandait qu’à s’exprimer en cassant tout, alors il imaginait possible de l’utiliser pour forcer cet accès dont il rêvait. Rien que la pensée de voir le poulailler défoncé, les poules affolées battant des ailes et courant partout, lui donnait des crampes à l’estomac. Avec cette idée en tête, il avait pris l’habitude de passer beaucoup de temps dans le champ fermé d’Aldébaran. Il avait agrandi un trou de lapin pour passer sous la barrière et, une fois dans le champ, il se sentait en sécurité. Le chien n’osait pas s’aventurer trop près du taureau de peur de prendre un mauvais coup, jamais Suscrofa qui lui en voulait toujours pour tous les marcassins dont il s’était rassasiés ne s’y risquait.

Aldébaran avait été pris par le charme du renard. Il faut dire que Smirle pouvait être terriblement charmeur quand il voulait. Il savait s’y prendre pour flatter l’orgueil du taureau, il lui parlait de sa force indomptable, de la beauté de sa robe noire, de ses grandes cornes auxquelles rien ne pouvait résister. « Oui ! Tu es né pour être un chef ! » lui répétait-il. Et il n’oubliait pas de lui rappeler l’injustice qu’on lui faisait en le séparant du troupeau de vaches, ses vaches à lui !

En fait, dans ce concert de louanges, Smirle ne cherchait qu’une chose : exciter encore plus la rage du taureau, cherchant ainsi à le pousser à bout, à le rendre fou de rage. Cela commençait toujours comme cela :

   Comment peut-on laisser quelqu’un comme toi s’ennuyer dans un champ entouré de  fils de fer barbelés ? Si j’étais à ta place, je ne le supporterais pas ! Tu devrais être le chef du troupeau ! C’est insupportable de traiter ainsi un animal aussi noble que toi !

   Ils ont besoin de moi pour féconder les vaches, ils disent que ma semence est la meilleure de la région !

   Comment peux-tu te contenter de cela ? Tu n’as même pas le plaisir de choisir ta vache, même pas le plaisir de la toucher ! Tu n’es finalement qu’un simple producteur de semence ! Avec ta semence congelée, ils fécondent à ta place plusieurs vaches que tu ne verras jamais, ni bien sûr ta progéniture. Tout ce que tu verras, c’est une imitation de vache pour t’aider à produire cette semence. La fécondation artificielle, c’est plus rentable, qu’ils disent !

   Oui ! Je voudrais des vaches autour de moi. Alors seulement je me sentirais vraiment taureau ! Sans vaches, je ne suis rien !

   C’est sûr. Regarde Jacquot, le coq, il a encore son harem de poules. Et Suscrofa avec son harem de laies. Ceux-là gardent la tête haute, leur orgueil n’a plus de bornes !

   Mais que puis-je faire ?

   Te révolter ! Qu’as-tu fait de ton orgueil ? Un taureau doit savoir se battre pour son honneur !

A ce point de la discussion, Aldébaran commença à gratter le sol avec sa patte de devant, la patte droite toujours. Il ne fallait pas beaucoup plus d’arguments pour le voir souffler dans ses naseaux une colère trop longtemps contenue.

   Je vais te faire taire, meugla-il de toute sa force, je vais t’encorner et tu ne pourras plus sous-entendre que je ne suis pas un taureau !

Et il se lança dans une charge folle à travers le champ. Mais Smirle se méfiait et s’empressa de se mettre à l’abri dans un ancien terrier de lapin tout en continuant à se moquer de lui pour l’enrager encore plus.

   Tu te crois le plus fort, mais tu obéis à Restitue, la fermière. De quoi as-tu donc peur alors que tu pourrais être le maître ? C’est à toi de conquérir les vaches, ce troupeau t’appartient de droit ! Tu es un taureau quand même !

A ces mots, Aldébaran se mit à galoper dans tous les sens, chargeant n’importe quoi qui se trouvait à sa portée. Même l’arbre unique du champ subissait ses assauts, il le prenait peut-être pour cause de son infortune. Cette fureur n’empêcha pas Smirle, bien à l’abri au fond de son trou de lapin, d’accentuer ses moqueries.

   Je ne comprends pas comment un beau taureau comme toi avec tes muscles, ta force, ta puissance redoutable puisse rester ainsi enfermé dans une prison de barbelés ! Tu mérites mieux, beaucoup mieux !

Aldébaran s’arrêta alors d’un coup et, tremblant de rage, posa de nouveau la question que Smirle attendait.

   Mais que veux-tu que je fasse ?

   Tout casser, voilà ce qu’il faut faire ! Tu envahis la ferme, tu libères d’abord les poules en détruisant le poulailler, ensuite tu démolis l’étable et tu conquiers les vaches !

Aldébaran le regarda avec admiration. Comment ce renard pouvait-il avoir de si bonnes idées ?

   Ainsi je libère les vaches, je conquiers mon troupeau, je deviens enfin ce pour quoi un taureau est fait : un chef !

   Oui ! Mais n’oublie pas les poules…

   Qu’est-ce que c’est que cette histoire de poules ? D’abord pourquoi saccager le poulailler ? C’est l’étable qui m’intéresse.

   Parce que je déteste les poulaillers ! Les poules devraient être libres de sortir comme elles veulent, répondait Smirle en se léchant les babines rien qu’à cette pensée de voir des poules courir partout.

Aldébaran le regarda avec inquiétude.

   Ce n’est pas la libération des poules qui m’intéresse, mais celle des vaches…

   Non ! l’interrompit Smirle. Je peux ouvrir la barrière pour toi, mais en échange tu dois t’engager à t’occuper d’abord des poules. C’est le marché que je te propose.

   Et comment vas-tu ouvrir cette barrière ? demanda Aldébaran méfiant.

   Facile, il suffit de soulever le loquet. Mais pour cela il faut être de l’autre côté, toi tu ne peux pas.

Aldébaran, furieux de dépendre du renard, chargea la barrière. Tout ce qu’il obtint, ce fut de rester coincé par les cornes dans les planches de bois. Smirle se mit à rire devant cette manifestation de force inutile.

   Ta force ne sert à rien, tu as besoin de moi pour ouvrir cette barrière. En échange, tu casses le poulailler et tu libères les poules.

Furieux, Aldébaran essayait de décoincer ses cornes sans y arriver. Il secouait la barrière dans tous les sens et Smirle eut un moment peur qu’il arriva ainsi à l’ouvrir.

   S’il l’ouvre, je perds mon marché et adieu les poules, grogna-t-il inquiet.

Heureusement Restitue arrivait avec le vétérinaire. Elle voulait sans doute lui faire examiner le taureau. Il fallut beaucoup d’efforts pour décoincer les cornes d’Aldébaran, elles avaient traversé les planches sans les casser et restaient ainsi bloquées. Mais le vétérinaire réussit tapant par l’autre côté comme on sort un clou enfoncé dans un morceau de bois. Aldébaran libéré le regarda longuement, les naseaux fumants de colère.

   Il se demande sans doute ce qu’il faut penser de moi ! remarqua le vétérinaire. Il devait être sacrément furieux pour charger ainsi la barrière. Quelque chose doit l’exciter, peut-être ce renard que je vois se défiler en douce là-bas.

   Il va falloir qu’on s’en débarrasse. Il devient dangereux. Même moi, je n’arrive plus à le contrôler malgré l’anneau passé dans son nez.

   Ce serait dommage, c’est un magnifique taureau. Sa robe noire est luisante de santé, il est tout en muscle, il exprime une puissance, une force sauvage que j’admire.

   C’est vrai et les veaux qu’il engendre sont réputés. D’ailleurs on se bouscule pour acheter sa semence.

Pendant ce temps, Aldébaran s’était calmé, peut-être à cause de la présence du vétérinaire. Il reprit son tour du champ dans un sens puis dans l’autre sans plus faire attention aux deux humains qui l’observaient.

   Regardez-le : il tourne dans son champ comme un lion en cage ! C’est clair, il s’ennuie le pauvre tout seul dans ce champ…

   C’est le sort du taureau à notre époque. Que voulez-vous que j’y fasse ? A part être éduqué pour la corrida, le taureau n’est qu’un réservoir de sperme dans lequel on puise pour féconder les vaches.

   Je ne suis pas sûr que la petite Marie accepterait une telle vision des choses, répondit le vétérinaire en souriant. Ce n’est sûrement pas comme cela qu’elle voit celui qu’elle appelait dernièrement son doudou taureau !

   Elle s’en apercevra bien toute seule, le plus tard étant le mieux. En grandissant, elle oubliera une partie de ses rêves…

   Disons plutôt qu’ils se perdront dans son inconscient, murmura le vétérinaire en aparté.

 

Le plan de Smirle était simple : pousser Aldébaran à bout, le rendre fou de rage. Lorsque ses naseaux fumeraient de colère, que ses sabots racleraient le sol soulevant de la poussière, alors seulement il ouvrirait la barrière et laisserait Aldébaran charger la ferme comme si c’était là son ennemi principal. L’odeur des vaches l’exciterait encore plus et il casserait tout ce qu’il pourrait casser.

Smirle pensait que ce plan était le plus beau plan de sa carrière. Il était sûr de réussir. Aldébaran mettrait toute sa force dans cette charge sur la ferme, cornes en avant il écrabouillerait tout ce qui se trouverait devant lui. La seule difficulté serait de le guider vers le poulailler. Une fois le poulailler défoncé, ce serait à lui de jouer. Il avait déjà annoncé à sa renarde une grande fête prochaine avec poules à volonté ! Quant au chien, pas de problème : ce dernier avait une frousse intense du taureau et il se réfugierait dans sa niche en attendant que ça se calme.

Tout semblait tellement parfait, tellement bien pensé, tellement intelligent que Smirle ne résista pas au plaisir de s’en vanter auprès de Corvusse, le vieux corbeau qu’il lui servait souvent de confident.

   C’est le meilleur plan d’attaque que j’ai jamais inventé ! lui annonça-t-il en conclusion après l’avoir exposé dans les détails. J’introduis le taureau furieux dans la ferme, tout devient alors possible, personne ne fera attention à moi, même pas le chien. Le taureau ouvre le poulailler d’un coup de corne et le tour est joué. Pendant qu’il sème la terreur dans la ferme, je m’occupe des poules, elles courent dans tous les sens, les plumes volent en l’air, le sang gicle…

   Arrête de t’exciter comme cela, s’exclama Corvusse, on dirait que tu es déjà en train de massacrer tes poules !

   D’ailleurs, reprit Smirle qui n’écoutait jamais ce que lui disait le vieux corbeau, ce plan est tellement sûr que je vais faire venir ma renarde et ses renardeaux, comme cela chacun aura sa part de poules !

Corvusse lissait ses vieilles plumes avec son bec, c’était une façon de se donner une contenance, mais en fait il n’avait absolument pas l’intention de féliciter son compère le renard pour son génie. Il faut dire que le vieux corbeau soignait son image, il se croyait le plus beau de tous les animaux et même plus beau que la petite Marie qui représentait pour lui la quintessence de l’espèce humaine, alors il supportait mal les vantardises de ce renard.

   On ne vend pas la peau de l’ours avant de l’avoir tué, bougonna-t-il. Aldébaran pourrait ne pas ouvrir le poulailler, il n’y a que les vaches qui l’intéressent. Et la petite Marie ? Tout cela ne lui plaira sans doute pas !

Mais Smirle balaya ces doutes en levant sa belle queue rousse comme un panache.

   Je suis sûr d’être l’animal le plus malicieux et le plus intelligent de la terre ! Maintenant je m’en vais mettre à exécution mon plan, il m’apportera la gloire et le respect de tous.

Smirle aurait mieux fait de tenir sa langue plutôt que de se vanter auprès de Corvusse. Ce dernier n’aimait pas, mais absolument pas, qu’on puisse supposer être plus intelligent que lui. La première chose qu’il fit, une fois le renard disparu, fut de prendre son vol et de se diriger vers la ferme de Restitue. Il se posa juste devant une Ernestine très occupée avec une ribambelle de canetons.

   Je n’ai pas le temps de causer, prévint Ernestine. Il faut que j’accompagne tous ces canetons à la mare pour leur apprendre à nager.

   Mais c’est urgent, insista Corvusse. Une catastrophe se prépare.

Ernestine connaissait bien le vieux corbeau et elle savait qu’il n’était pas du genre à annoncer inconsidérément des nouvelles graves. Aussi elle appela Ernest et lui confia la dernière génération de canetons.

   Donne leur donc un cours de vol, il faut qu’ils apprennent à utiliser leurs ailes. C’est ta spécialité, moi je ne suis pas très experte dans ce domaine. Pendant ce temps, je discute avec Corvusse.

Ce que dit Corvusse à Ernestine avait bien de quoi l’effrayer. Elle connaissait Aldébaran depuis la fois où il s’était introduit en force dans l’Ecole des animaux de la petite Marie. Elle avait eu alors la peur de sa vie et avait même interdit le jardin d’enfants aux canetons.

   Et pourquoi me racontes-tu cela ? demanda-t-elle suspicieuse.

   Ce Smirle est insupportable, il se croit toujours le meilleur…

   Oui, murmura pensivement Ernestine, le meilleur, ce ne peut être que toi… En attendant il faut trouver une solution pour empêcher l’exécution de ce plan diabolique.

   Quel plan diabolique ? demanda Pica, la pie journaliste de service.

Il faut dire que Pica accourait dès qu’elle voyait une réunion se préparer. Des informations seraient peut-être à glaner qu’elle pourrait ensuite jacasser partout.

   Il s’agit de Smirle, répondit Ernestine avec circonspection. Il a l’intention de lancer Aldébaran à l’assaut de la ferme ! Il veut profiter du chambardement que cela créera pour dévaliser le poulailler. Il a de l’imagination ce renard !

   Ah ! Et que vas-tu faire ? Comment vas-tu t’opposer à la force brutale de ce taureau ? Si Smirle l’embrigade bien, il cassera tout !

Ernestine était bien trop fine pour avouer sa peur et l’absence de solution pour contrecarrer le plan de Smirle. En attendant, il fallait faire peur au renard pour l’empêcher de mettre son plan en action. Elle savait bien que Pica répéterait partout ce qu’elle dirait.

   Restitue a un fusil. Elle tuera Aldébaran s’il commence à tout casser et Smirle par la même occasion.

Pica s’en fut aussitôt jacasser cette information dans tous les coins de la campagne et de la forêt. Smirle, surpris en entendant cela, remit à plus tard l’exécution de son plan.

   Ce n’est que partie remise, dit-il à Aldébaran. Il suffit de choisir le jour où les fermiers ne sont pas à la ferme. S’il n’y a que le chien et la petite fille, nous réussirons et Ernestine n’y pourra rien !

   Je veux retrouver mes vaches, meugla Aldébaran toujours aussi furieux.

Et il se remit à tourner en rond dans son champ, cherchant la moindre faille qui lui permettrait de défoncer la barrière.

 

Le stratagème imaginé par Ernestine avait bien fonctionné. Smirle n’avait pas ouvert la barrière et le taureau n’avait pas encore tout cassé dans la ferme. Pourtant la menace existait toujours. Chaque fois que Restitue quittait la ferme avec son mari, l’inquiétude s’installait. On imaginait Smirle en train d’ouvrir la barrière, on écoutait les meuglements d’Aldébaran rendu furieux par les moqueries du renard, on s’attendait à le voir charger la ferme dans un nuage de poussière. Alors Médor s’enfermait dans sa niche, il avait depuis longtemps déclaré que cette affaire ne le concernait pas, qu’il ne pouvait rien faire. Hamilcar quant à lui avait pris l’habitude dans ces cas là de faire la sieste sur le toit de la grange. Il s’était aménagé un petit coin au soleil et espérait ainsi échapper à la fureur destructrice du taureau. Gros Cochon Pigou ne sortait plus de sa soue, quant aux poules, elles mettaient la tête sous l’aile, espérant ainsi que rien n’arrive. Les canards avaient trouvé la meilleure solution : ils dormaient sur l’île qui existait au milieu de la mare, espérant qu’Aldébaran ne mènerait pas sa charge jusque là !

Cette inquiétude finit par perturber la vie de la ferme, alors on se tourna comme d’habitude vers Ernestine. Malheureusement la pauvre Ernestine n’avait encore aucune idée pour contrecarrer l’assaut prochain d’Aldébaran. Elle s’en fut poser le problème à Hamilcar, mais celui-ci avait trouvé une solution personnelle en se réservant le toit de la grange pour sa sieste, aussi il se désintéressait complètement de cette affaire. Les poules n’y comprenaient rien, se contentant de mettre la tête sous l’aile pour oublier ce cauchemar. Finalement ce fut de Gros Cochon Pigou que vint l’idée géniale pour contrer les noirs dessins de Smirle et l’assaut furieux du taureau.

   Moi aussi, dit-il un jour à Ernestine alors qu’ils causaient du problème posé par Aldébaran, moi aussi j’ai connu cette envie passionnée de vivre avec ma laie sauvage. Plus rien ne comptait et je me suis enfui de la ferme pour gagner la forêt. Ce fut une aventure extraordinaire dont le souvenir me fait parfois frémir d’envie…

   Ah ! s’écria Ernestine, voilà la solution que je cherchais. Merci Gros Cochon Pigou !

   Mais quelle solution ? Je n’ai rien proposé…

Mais Ernestine ne répondit pas, trop pressée de mettre en œuvre son idée. Elle commença à essayer de joindre Noiréclair, l’hirondelle qui avait son nid accroché à une des grosses poutres de la grange.

Ce fut difficile, une hirondelle, quand elle quitte son nid, ne s’arrête jamais, elle vole dans tous les sens, faisant sans cesse des virages abrupts à la recherche du moindre insecte qui s’aventurerait un peu trop haut. « On dirait des éclairs noirs, avait dit un jour Marie. Alors l’hirondelle de la grange, je l’appellerai Noiréclair ! »

Pour joindre Noiréclair, Ernestine dut prendre son vol, elle qui détestait cela. Elle rejoignit Noiréclair avec une grosse limace dans le bec comme cadeau. L’hirondelle se saisit de la limace entre deux virages puis se mit à tourner autour de la cane à toute vitesse. Peut-être voulait-elle animer le vol trop sage de la cane ! En tout cas cette dernière attrapa vite le tournis et, incapable de maîtriser son vol, tomba en vrille. Heureusement elle eut la bonne idée dans sa chute de viser la mare où elle plongea dans une gerbe d’écume ! Mais le message avait été transmis.

Noiréclair avait été chargé de deux missions : la première était de surveiller chaque jour Aldébaran et de prévenir en cas où Smirle arriverait à le faire sortir de son champ. La deuxième mission était de contacter Sammy le moustachu.

Sammy le moustachu était le chef de la bande de rats qui habitaient la grange. C’était un vieux rat qui n’avait qu’une passion : les œufs coques. Il aurait bien voulu s’emparer de ceux de Noiréclair, mais celle-ci se méfiait et avait construit son nid accroché à la poutre la plus haute de la grange. Aucun rat ne pouvait y accéder. Du haut de leur nid, les petites hirondelles les voyaient courir sur le plancher et se moquaient d’eux qui ne savaient même pas voler !

Mais pourquoi, vous demandez-vous, Ernestine avait-elle besoin de l’aide de Sammy le moustachu ? Eh bien vous verrez que le rôle des rats sera essentiel dans la stratégie qu’elle avait imaginée.

Noiréclair attendit le soir quand les hirondelles rentrent dans leur nid pour faire la commission demandée et le lendemain Sammy le moustachu s’en vint rencontrer Ernestine. Celle-ci lui expliqua le danger qui menaçait le petit monde de la ferme et ce qu’elle attendait des rats.

   Il y aura un rat par vache, annonça-t-elle. Dès que le signal sera donné par Noiréclair, chaque rat devra sectionner le plus vite possible le licol de sa vache. Ensuite c’est Caroline, la patronne des vaches, qui prendra la direction des choses.

Mais Sammy le moustachu était un rat très malin. On lui demandait un service, il fallait une rétribution.

   Quel intérêt pour moi ? s’étonna Sammy le moustachu. Je ne vais quand même pas faire cela gratuitement !

   Tu auras ton œuf, un œuf coque chaque jour ! répondit Ernestine qui avait tout prévu. Les autres rats auront aussi un œuf, mais pas tous les jours. C’est normal, ils ne sont pas chefs !

Ernestine n’eut aucun mal à convaincre les poules à donner quelques œufs chaque jour.

   Grâce à moi, vous n’aurez plus à vous cacher la tête sous l’aile parce que vous avez peur d’Aldébaran ! argumenta-t-elle. Cela vaut bien quelques œufs !

 

La charge d’Aldébaran se produisit un jour où tous les employés de la ferme étaient partis. Seule restait la petite Marie. Restitue lui avait laissé comme consigne d’amener les vaches dans les champs. On s’étonnait souvent que cette petite fille soit capable de conduire ces énormes bêtes sans que celles-ci ne partent dans tous les sens à la recherche de la meilleure herbe. Le vétérinaire avait bien essayé d’expliquer que Marie avait passé un pacte avec Caroline, que c’était Caroline qui conduisait tout le troupeau plutôt que Marie, mais personne n’avait cru à cette histoire. Alors on admirait le courage et l’adresse de Marie qui savait conduire les vaches alors qu’elle était encore si petite ! Il faut dire que Marie avait noué avec Caroline une amitié forte, c’était elle qui lui apportait du foin le matin, c’était elle qui souvent la trayait elle-même plutôt que d’utiliser le système automatique. Et quand il s’agissait d’emmener le troupeau dans les champs, Caroline acceptait que Marie grimpe sur son dos. Assise sur le cou de la vache, accrochée aux cornes, la petite fille se trouvait si haute qu’il lui semblait dominer le monde ! Et les autres vaches suivaient sans regimber !

Ce fut Gros Cochon Pigou qui le premier vit Noiréclair arriver à tire d’aile.

   Le voilà, le voilà, cria-t-il en courant partout. La charge d’Aldébaran a commencé !

Le grand taureau noir arrivait au galop, tête baissée, les naseaux soufflant de rage. Smirle avait bien réussi son coup. Il lui avait encore susurré des messages venimeux qui ne pouvaient que le mettre encore plus en rage.

   Comment un magnifique taureau comme toi peut-il supporter les conditions de vie qu’on t’impose ! Tu n’es qu’un sac de sperme ! Un sac de sperme dans lequel le vétérinaire vient puiser de temps en temps pour le distribuer aux vaches ! C’est absurde, tu n’as même pas la possibilité de sentir tes vaches, de les toucher, même pas Caroline ta préférée !

Ce genre de phrase rendit Aldébaran fou furieux. Alors quand Smirle ouvrit la barrière en soulevant le loquet, Aldébaran pointa ses cornes en avant et se lança dans une charge aveugle que plus rien ne pourrait arrêter. Il faillit même écraser Smirle qui dut faire un bond en arrière pour l’éviter.

   N’oublie pas de commencer par le poulailler ! cria Smirle en essayant de le suivre.

Mais Aldébaran ne pensait sans doute plus à rien sauf à charger furieusement. Il se vengerait de cette solitude, de cet ennui permanent dans lequel on l’enfermait, il allait libérer ses vaches et reconstituerait ce grand troupeau dont il rêvait.

Mais à la ferme, les rats s’étaient immédiatement mis à l’œuvre et les vaches furent rapidement libérées de leur licol. Caroline prit alors la direction des opérations. Comme le lui avait indiqué Ernestine, elle rassembla ses compagnes dans la cour. Cela suffit pour arrêter la charge furieuse d’Aldébaran. Devant ses vaches, il oublia sa volonté de tout casser, il oublia même la recommandation de Smirle de commencer par le poulailler.

   Mais que fais-tu donc ? s’écria Smirle qui arrivait derrière lui, la langue pendante d’avoir tant couru. N’oublie pas ta vengeance, détruis d’abord le poulailler !

Mais Aldébaran, énervé par ces glapissements du renard, lui donna un bon coup de corne qui l’envoya valdinguer devant la niche de Médor. Cette fois Smirle crut bien qu’il ne s’en sortirait pas. Le chien rassuré par le comportement d’Aldébaran se lança à sa poursuite et il ne dut son salut qu’au trou de lapin qu’il avait aménagé dans les environs par sécurité.

   C’est grâce à toi qu’on a réussi, dit Ernestine à Gros Cochon Pigou. C’est toi qui m’a donné l’idée de libérer les vaches pour calmer Aldébaran. Tout comme tu t’es enfui de la ferme pour rejoindre Suscrofie, ta laie sauvage, Aldébaran avait besoin de retrouver ses vaches. C’était tout à fait simple !

 

La plus étonnée dans cette histoire fut Marie. Quand elle voulut rassembler les vaches pour les emmener aux champs, elle les trouva déjà prêtes dans la cour alors qu’elles auraient dû être encore attachées dans l’étable par leurs licols. Mais ce qui la surprit le plus fut de voir Aldébaran au milieu du troupeau. Il allait d’une vache à l’autre, la reniflant longuement et sans doute échangeant avec elle des mots d’amour. Ce n’était plus qu’un concert de meuglements qui s’entendait jusque dans la forêt. Le bruit parvint même jusqu’au nid de Corvusse dans l’immense chêne qui dominait la forêt et celui-ci sut qu’il pourrait se moquer de Smirle la prochaine fois que ce dernier s’aventurerait à le visiter.

Pourtant la vision de la petite fille qui cherchait à rassembler le troupeau ranima la colère d’Aldébaran, il se rappela qu’il était venu pour tout casser et qu’il fallait commencer par le poulailler. Heureusement Caroline savait ce qu’il fallait faire pour le calmer.

   Calme-toi Aldébaran, lui meugla-t-elle dans l’oreille. C’est Marie, la petite fille. Rappelle-toi, tu es son doudou taureau.

Il n’en fallut pas plus pour rendre Aldébaran aussi doux qu’un agneau. Marie n’eut qu’à donner le signal du départ et tout le troupeau la suivit en bon ordre. D’ailleurs si une vache prenait l’idée de s’écarter, Aldébaran était là pour la rappeler à l’ordre ! Il accepta même que la petite fille grimpe sur son dos ! Pour ce faire, il s’agenouilla, lui permettant ainsi d’attraper une corne pour se hisser. Si quelqu’un avait à ce moment vu passer le troupeau dirigé par un grand taureau noir qui portait une petite fille sur son cou, il n’en aurait pas cru ses yeux !

De son côté Aldébaran n’avait jamais été aussi heureux ! Il avait enfin son harem sous sa responsabilité. D’ailleurs en sortant, il croisa Jacquot, le coq, qui surveillait ses poules du haut du tas de fumier. Le meuglement qu’il lui lança exprimait toute sa joie d’être enfin un vrai taureau ! « Tu vois, misérable coq, moi aussi j’ai mon harem maintenant et il vaut bien le tien ! »

Dans la campagne, des gens furent certainement surpris et peut-être effrayés de voir un grand taureau noir conduire le troupeau avec une petite fille assise sur son cou et accrochée à ses cornes. D’ailleurs si quelqu’un faisait mine de s’approcher trop près, Aldébaran soufflait dans ses naseaux et grattait le sol en soulevant de la poussière. Il faisait bien attention de ne pas baisser ses cornes pour ne pas désarçonner la petite fille, mais cela suffisait à dissuader toute visite ! Quand Lucas voulut rejoindre sa petite amie, il lui fallut montrer beaucoup de diplomatie pour arriver à se faire accepter !

   Tu ne pourras pas le garder, ils vont le remettre dans son champ, dit-il à Marie après que celle-ci lui eut raconté la charge d’Aldébaran.

   Mais il a l’air heureux ici avec ses vaches. C’est sa vie naturelle ! Pourquoi faut-il que les hommes essayent toujours de faire des animaux des machines ?


La fuite d’Aldébaran

 

 

Lucas avait raison, on ne voulait pas voir le taureau à la ferme. Tous les jours on répétait à Marie que garder un taureau avec les vaches était bien trop dangereux, surtout pour une petite fille, qu’un jour elle ne saurait pas le maîtriser et qu’il deviendrait un danger. Même le vétérinaire, pourtant son allié dans tout ce qui concernait la vie des animaux, s’était déclaré opposé à cette liberté inhabituelle pour un taureau. La discussion avait été vive entre eux deux.

   Un taureau ne se laisse pas conduire comme un bœuf, essaya-t-il d’argumenter. C’est un animal fier et orgueilleux, il charge tout intrus qui se risque sur le territoire qu’il considère comme lui appartenant.

   Il a raison, moi je ferais pareil à sa place ! répondit Marie sans hésiter.

   C’est justement à cause de cela qu’on dit que tu es insupportable ! Mais comme tu es une petite fille, on fait avec, par contre avec Aldébaran, la seule solution est de l’enfermer dans son champ. Là, il ne fait peur à personne.

   Mais c’est comme si on le mettait en prison ! Imaginez qu’on vous enferme dans un champ à ne rien faire qu’à produire de temps en temps de la semence, il y a de quoi devenir fou !

   Ecoute petite fille, l’homme a domestiqué les bovins il y a quelques milliers d’années. Ces animaux se sont adaptés à vivre avec l’homme et lui ont fourni les ressources pour son développement. Les vaches produisent le lait et des veaux, les bœufs ont permis à l’agriculture de se développer en fournissant l’énergie nécessaire au labourage, seuls les taureaux sont restés sauvages. On ne met pas un taureau entre les deux brancards d’une carriole, il casserait tout ! On en a besoin simplement pour féconder les vaches et occasionnellement dans les jeux sanguinaires que l’homme aime à provoquer, comme dans les corridas.

   Mais cela ne les empêche pas d’avoir leur vie propre et même peut-être quelques bribes de conscience comme vous dîtes ! Nous avons tout pouvoir sur eux, mais cela nous autorise-t-il à les considérer comme des machines ?

La lutte pour la liberté d’Aldébarn dura longtemps, mais Marie finit par gagner. Il faut dire qu’elle possédait des armes auxquelles les grandes personnes résistent difficilement ! Elle se fit tour à tour furieuse, coléreuse puis adorable, toute gentille comme elle savait être. Elle menaça même de déclencher une grève générale des vaches et, comme le souvenir de la grève des poules restait encore vif dans l’esprit de Restitue, elle finit par obtenir de garder le taureau avec le troupeau de vaches. Aldébaran eut même droit à sa place dans l’étable au grand effarement du fermier. Les vaches avaient un peu grogné quand il avait fallu se tasser, mais Caroline y avait mis bon ordre.

Le plus étonnant était que le grand taureau noir obéissait à la petite fille sans même discuter. Peut-être Ernestine lui avait-elle fait la leçon : « Tu dois faire ce qu’elle te dit, c’est la condition pour que tu restes avec tes vaches ! » Plus vraisemblablement Marie avait réussi à en faire son ami, presque un doudou taureau. D’ailleurs depuis qu’elle arrivait à monter sur son cou en se tenant à ses cornes, n’était-il pas devenu un vrai doudou taureau ! C’est dans cet équipage que le troupeau partait aux champs : Marie assise sur le grand taureau noir donnait ses directives en tirant sur une corne pour aller à droite ou sur l’autre pour aller à gauche et les vaches suivaient sans discuter.

Personne d’autre à la ferme n’aurait osé conduire le troupeau avec ce taureau réputé difficile, mais puisque cela faisait plaisir à la petite fille, on laissait faire. Et puis elle avait l’air de bien de débrouiller avec son taureau ! A la surprise de tout le monde, il se comportait avec Marie comme un agneau ! Peut-être avait-il compris qu’elle était son ange gardien !

Pourtant le grand taureau noir restait difficile à vivre. Ombrageux, il avait tendance à charger tout être vivant qui se rapprochait du troupeau. C’était alors tout l’art de Marie qui, assise sur son cou, le retenait en lui parlant et en tirant sur ses cornes

Même Médor avait renoncé à aider Marie à conduire le troupeau, il avait bien trop peur du taureau et il préférait rester tranquille dans sa niche. Du coup l’absence du chien ne facilitait pas les choses et la petite fille avait fort à faire toute seule. Heureusement la présence d’Aldébaran rendait les vaches plus calmes, il y avait moins de disputes, moins de coups de corne. Restitue constata même une meilleure production de lait.

Mais cette liberté acquise d’Aldébaran ne dura qu’un temps. Le jour où il chargea une voiture qui passait trop près du troupeau, il fut décidé de le ramener définitivement dans son champ. Pauvre Aldébaran ! Si on avait su que cette voiture avait de mauvaises intentions, que l’homme qui la conduisait avait pour objectif d’enlever la petite fille, on l’aurait certainement félicité, plutôt que de le condamner ! Mais les hommes interprètent les faits de la façon qui les arrange et dans ce cas, ce qui les arrangeait était de renvoyer le grand taureau noir dans sa prison !

   Ce taureau nous cause trop de soucis, déclara Restitue à sa fille. Toi, il t’écoute comme si tu étais son ange gardien, mais ce n’est pas le cas pour nous. Il devient trop dangereux, aussi on va arrêter cette expérience de vie commune. Il sera bien mieux solitaire dans son champ. On a fait consolider la barrière avec une serrure que personne ne pourra forcer, même pas un sanglier, encore moins un renard.

Marie fut bien obligée de convenir qu’elle ne pouvait pas s’occuper tous les jours d’Aldébaran. C’était la fin des vacances, l’école allait recommencer et elle n’aurait plus le temps. Et personne d’autre ne voulait prendre le risque de conduire le troupeau avec ce grand taureau noir. « Il est bien trop ombrageux ! » disait-on.

Elle s’en alla raconter son désarroi à son ami Lucas de la ferme voisine.

   Je te l’avais bien dit que cela ne marcherait pas ! Ton Aldébaran est bien trop fier pour accepter une soumission complète. Il n’est pas une vache quand même ! C’est comme si tu comparais Jacquot à une poule ! Il en ferait une maladie et oublierait de chanter au lever du jour !

   En tout cas je ne les aiderai pas à le ramener dans sa prison ! conclut Marie avec une moue furieuse. Je ne vais pas me rendre complice d’un tel forfait !

On l’appela pourtant à l’aide. Aldébaran avait vite compris qu’on le ramenait dans son champ et il se débattait comme un fou, donnant des coups de corne dans tous les sens. Mais Marie secoua la tête, elle s’enfuit dans sa chambre et se jeta sur son lit en pleurant. Aldébaran ne la voyant pas venir à son aide devint encore plus furieux, mais l’anneau qui lui perçait le museau lui faisait trop mal et il fut obligé de suivre la longe par laquelle on le tirait. Ils étaient ainsi presque arrivés devant le fameux champ prison, les hommes suant et soufflant à force de tirer, Aldébaran se laissant presque traîner et secouant la tête avec l’énergie du désespoir, quand la longe cassa soudain.

Il faut dire que c’était plus ou moins prévu. La corde était usée, elle ne tenait qu’à un fil. C’était Ernestine qui avait monté le coup ! Elle savait bien qu’on allait ramener le grand taureau noir dans son champ et que Marie ne pourrait rien faire pour empêcher un tel forfait.

   Parce que c’est un forfait, avait-elle argumenté auprès d’Ernest. Imagine qu’on t’oblige à vivre dans une cage dans laquelle tu pourrais seulement me voir, mais sans que nous ne puissions nous caresser, sans que nous puissions faire ensemble ces longs vols que tu aimes tellement au-dessus de la forêt, sans que nous puissions jouer tous les deux avec nos canetons !

   Oh ! Ce serait un supplice, approuva Ernest.

   Et puis la petite fille sera tellement triste de ne plus avoir son doudou taureau ! Nous devons la secourir.

   Certainement, approuva encore Ernest. Mais comment faire ?

   J’ai mon idée.

Ce fut encore une fois Sammy le moustachu qui fut mis à contribution. Mais cette fois, Ernestine dut sacrifier quelques-uns de ses œufs, des œufs frais en plus parce que le vieux rat n’aimait que les œufs coques.

   C’est dangereux d’aller ronger la longe juste sous le nez du taureau, avait-il argumenté. Le prix doit être en conséquence.

   J’ai conservé quelques œufs de ma dernière ponte…

   Des œufs de cane ! s’était exclamé Sammy le moustachu. Alors c’est la fête !

Ainsi motivé, Sammy le moustachu avait rongé la longe accrochée à l’anneau qui transperçait le museau d’Aldébaran, ne laissant qu’un toron pour donner l’illusion qu’elle tenait toujours.

Lorsque la longe cassa, Aldébaran surpris hésita sur la conduite à tenir. Heureusement il se rappela la recommandation d’Ernestine : « Tu ne chercheras pas à te venger avec une charge intempestive. Tu ne retourneras pas à la ferme sinon ils recommenceront et cette fois tu resteras en prison, tu n’as qu’une chose à faire : t’enfuir au galop dans la forêt. Marie viendra te voir dans la clairière. Elle t’expliquera comment tu retrouveras tes vaches. »

Alors le grand taureau noir partit au galop à travers champs sans que personne ne puisse l’arrêter. Bientôt il disparut dans la forêt dans un grand bruit de branches cassées.

 

La disparition d’Aldébaran constituait une grande perte pour le fermier. Aldébaran était renommé comme taureau de reproduction et sa semence était recherchée. On organisa des battues pour essayer de le rattraper mais sans succès. Il semblait avoir complètement disparu au fin fond de la forêt. Certains imaginèrent qu’il avait peut-être émigré dans une autre région et on publia des avis de recherche un peu partout, mais personne ne signala sa présence.

En fait, il n’y avait aucune chance de le retrouver, il avait été pris en charge par Corvusse, le vieux corbeau, trop heureux de montrer à Smirle qu’il pouvait faire mieux que lui !

Corvusse avait conduit Aldébaran jusqu’à une clairière totalement inaccessible pour quelqu’un qui ne connaît pas les pistes tracées par les sangliers dans le sous-bois. Ces pistes obscures, créées au hasard, ne mènent nul part. Les sangliers les façonnent en marchant les uns derrière les autres à la recherche de champignons et autres racines dont ils font leur repas. Conduit par Corvusse, grand amateur du vol dans le sous-bois, Aldébaran força son chemin le long de ces pistes en cassant les branches basses qu’avaient laissées les sangliers et il finit par déboucher sur une adorable clairière où jamais personne ne venait. Une source jaillissait dans un coin, elle alimentait un petit lac dont l’eau sombre reflétait les grands arbres de la forêt.

Cette clairière apparut à Aldébaran comme un havre de paix après sa course folle dans la forêt. « C’est un écrin précieux perdu au milieu de la forêt sombre, hostile, silencieuse » s’était exclamé Marie la première fois que Smirle l’avait emmenée ici.

Il faut dire que le contraste était saisissant. C’était comme si on avait ouvert le toit formé par les arbres pour laisser le soleil briller de toute sa force, le chant des grillons vibrait dans l’air, des papillons voletaient dans tous les sens rendus fous par les senteurs d’une myriade de fleurs. Tout cela donnait l’impression d’un tableau en création.

   C’est bien, déclara Aldébaran qui avait faim et trouvait l’herbe à son goût. C’est bien, mais c’est encore une prison ! Où sont mes vaches ? Personne ne viendra me voir dans cette cachette secrète où il n’y a même pas un autre taureau à affronter ! Je ne sais pas pourquoi mais j’ai envie de charger quelqu’un…

C’est alors qu’on vit entrer dans la clairière la petite Marie suivie par Smirle. Marie connaissait bien cette clairière et elle était bien la seule de toute la région ! C’était Smirle qui lui avait appris le chemin à travers le dédale des pistes de sangliers et depuis Marie venait régulièrement s’asseoir à côté de la source. Des grenouilles l’accueillaient avec des gerbes d’écume, Corvusse se rapprochait en s’installant sur la branche basse d’un vieux chêne et Smirle faisait le beau pour faire admirer sa queue flamboyante.

D’habitude Smirle marchait en tête, guidant Marie à travers les dédales des chemins de sangliers, mais cette fois-ci il prit soin de rester à l’abri derrière la petite fille, prévoyant une charge furieuse d’Aldébaran. Et ce fut bien ce qui se passa. Le grand taureau noir gardait un ressentiment vivace envers les filouteries du renard et sans la présence de Marie il aurait écrabouillé avec plaisir celui qu’il considérait à l’origine de tous ses déboires. Il s’arrêta devant la petite fille, cherchant à la contourner pour lancer un coup de corne vers le pauvre Smirle.

   Allons, allons, dit alors Smirle toujours à l’abri derrière Marie, ce n’est pas la peine de se mettre en colère. Si les choses ont mal tourné, c’est de ta faute, tu n’as pas cassé le poulailler comme je te l’avais recommandé. Mais j’ai une autre idée…

   N’écoute pas le renard, interrompit Corvusse qui venait de se poser sur sa branche habituelle. Il raconte des salades et tu vas encore te faire embobiner dans une opération qui n’a ni queue ni tête !

Marie ne faisait pas attention à ce bavardage. Elle prit Aldébaran par une corne et le conduisit près de la source. Là elle le fit se coucher.

   C’est l’heure de ruminer ton deuxième repas, lui dit-elle d’un ton péremptoire. Pendant ce temps on va discuter.

Aldébaran obéit sans même pousser un petit meuglement de désapprobation. Marie l’avait complètement subjugué, elle était son maître, son supérieur dans la hiérarchie bovine malgré sa petitesse et sa fragilité apparente. Il faut dire aussi que couché dans une herbe qui sentait bon, juste à côté du tintement cristallin de la source et avec Marie assise tout contre lui, que pouvait-il espérer de mieux pour ruminer tranquillement ! Attiré par cette quiétude bienfaisante, Corvusse vint se poser à côté de Marie et même Smirle se rapprocha en levant sa queue rousse comme un signal de paix. Mais il est à parier que le renard avait toujours dans la tête son idée d’utiliser Aldébaran pour casser le poulailler.

   Tu sais Aldébaran, dit Marie, tu vas rester ici quelque temps. Je viendrai te voir tous les jours avec Corvusse et Smirle…

Au nom de Smirle, Aldébaran poussa un meuglement furieux et se leva brusquement. Mais le renard s’était déjà défilé derrière l’énorme chêne où Corvusse avait son nid.

   Je t’ai déjà averti de ne pas faire attention à ce renard, croassa Corvusse. Ecoute plutôt la petite fille.

Marie lui caressa la tête pour le calmer et, le prenant par les cornes, elle le fit se recoucher dans l’herbe.

   A la ferme, ils sont désolés de t’avoir perdu. On va les laisser se désoler un peu et puis je négocierai ton retour dans le troupeau. Mais il faudra être sage et ne plus attaquer à la moindre occasion, comme tu l’as fait avec ce pauvre passant simplement parce qu’il s’approchait de moi ! Même si c’est Smirle. Tu me promets ?

   Et surtout, compléta Corvusse, tu n’écouteras plus ce renard. Il ne cherche qu’une chose : te faire casser le poulailler ! Mais cela n’a aucun intérêt pour toi.

Si quelqu’un avait pu parvenir à la clairière après avoir triomphé du dédale des pistes de sangliers, il aurait été bien étonné de ce qu’il aurait trouvé. Aldébaran était allongé dans l’herbe, au milieu des fleurs autour desquelles voletaient des papillons de toutes les couleurs. Appuyée contre le grand taureau noir Marie tenait Smirle dans ses bras, elle avait passé la belle queue rousse autour de son cou comme font les dames avec leur fourrure. Le vieux corbeau soignait ses rhumatismes en cherchant la chaleur sur le dos noir d’Aldébaran. Jaloux comme d’habitude de Smirle, il agitait sa queue rabougrie espérant sans doute que Marie viendrait la caresser comme elle faisait avec celle du renard. A la frontière de la forêt, un énorme sanglier venait d’apparaître, c’était Suscrofa. Comme Smirle et Corvusse, il aimait visiter la clairière lorsque la petite fille était là. Smirle hésita à s’enfuir, mais il était trop bien sur les genoux de Marie. De toute façon, Suscrofa n’était pas menaçant, il semblait avoir oublié son désir de vengeance pour les marcassins dont Smirle avait pu faire son déjeuner. Il se rapprocha de la source où le petit groupe était installé. Dédaignant Smirle, sans même faire attention à Aldébaran ni à Corvusse, il s’en vint flairer longuement Marie permettant même à une petite main de lui caresser le museau puis il s’étendit à ses pieds.

Alors se produisit le miracle que, sans le savoir, chacun attendait : le chant de Marie. Sa voix s’éleva dans l’air léger, une voix si pure, si fine que même Philomène, le rossignol, hésita à l’accompagner. En plein cœur de la forêt, dans cette clairière inaccessible, une amitié improbable réunissait des êtres totalement dissemblables.

 

Plus tard, à la ferme, ils furent bien obligés d’accepter le retour d’Aldébaran comme chef du troupeau. C’était la condition pour récupérer le grand taureau noir, Marie ne leur laissa pas le choix !

Ainsi tout rentra dans l’ordre. Seul Smirle rêvait toujours du poulailler défoncé, rien que la pensée du carnage qu’il aurait pu faire lui donnait des crampes d’estomac ! Pour calmer sa faim, il fut obligé de se contenter de mulots des champs au grand dam de Yeux de lune qui n’aimait pas une telle concurrence.

Quant à Ernestine, elle ne résista pas à se glorifier auprès d’Ernest.

   Tu vois, personne ne s’en rend compte, mais tout s’est fait grâce à moi ! Heureusement que j’ai ce talent de savoir tout diriger sans en donner l’impression !